Aller au contenu

Pochette — « Zombie », Fela Kuti & Africa 70

Fela Kuti n’a pas seulement inventé, avec son orchestre Africa 70 puis Egypt 80, un genre musical à part entière : l’Afrobeat. Il a fait de chaque disque un texte politique, souvent dirigé contre les régimes militaires qui se sont succédé au Nigeria dans les années 1970 et 1980. Sa musique, bâtie sur des morceaux-fleuves où le groove installe patiemment une tension avant que le texte ne vienne la justifier, continue d’irriguer une bonne partie de la musique africaine et occidentale contemporaine. Voici dix titres pour comprendre ce parcours, des premières provocations du début des années 1970 jusqu’aux dernières sorties de sa carrière.

Les fondations de l’Afrobeat (1971-1977)

« Lady »

Enregistrée en 1972 avec l’orchestre Africa 70, « Lady » est l’un des premiers morceaux où Fela Kuti théorise ouvertement sa vision du couple et de la place de la femme dans la société nigériane. Le titre oppose la « lady » à l’occidentale, qui réclame l’égalité affichée, à la femme africaine telle qu’il la définit alors, plus soumise aux usages traditionnels. Le morceau a depuis été largement débattu pour son propos, mais il reste l’un des textes fondateurs de son écriture sociale, porté par un groove already d’une redoutable efficacité, entre cuivres claquants et orgue électrique.

« Water No Get Enemy »

Sortie en 1975 sur l’album « Expensive Shit », cette chanson est sans doute la plus universelle de tout son répertoire. En comparant sa propre résilience à celle de l’eau, qui n’a « pas d’ennemi » car on ne peut s’en passer, Fela Kuti livre une métaphore limpide de sa capacité à survivre à la répression. Le riff de cuivres, l’un des plus reconnaissables de l’Afrobeat, a depuis été samplé et repris par des générations de musiciens bien au-delà du Nigeria.

« Expensive Shit »

Le titre qui donne son nom à l’album de 1975 raconte, avec un humour noir assumé, un épisode réel : lors d’une perquisition, la police nigériane avait fait avaler à Fela Kuti un joint pour tenter de le confondre pour possession de marijuana, avant de récupérer ses excréments dans l’espoir d’y trouver une preuve. Le morceau transforme cette humiliation en pied de nez éclatant, porté par un groove hypnotique de près de treize minutes qui ne relâche jamais la tension.

« Colonial Mentality »

Sur ce titre de 1977, Fela Kuti s’attaque frontalement à l’héritage culturel laissé par la colonisation britannique au Nigeria : la manière de s’habiller, de parler, de penser, calquée sur le modèle occidental plutôt qu’assumée depuis les racines africaines. Le morceau est resté un texte de référence pour comprendre l’ambition panafricaniste de son auteur, qui ne séparait jamais la musique du discours politique qu’elle devait porter.

La musique comme arme politique (1976-1986)

« Zombie »

Publié en 1976, « Zombie » est le morceau qui a fait basculer la relation entre Fela Kuti et le pouvoir militaire nigérian dans un affrontement ouvert. En comparant les soldats à des morts-vivants obéissant aveuglément aux ordres, la chanson est devenue un hymne populaire immédiat, chanté dans tout le pays malgré son interdiction sur les ondes. La réponse du régime fut d’une violence extrême : quelques mois plus tard, l’armée mit le feu au Kalakuta Republic, la communauté fondée par l’artiste, dans un raid qui coûta la vie à sa mère.

« Sorrow, Tears and Blood »

Composé en réaction directe à l’attaque de Kalakuta Republic en 1977, ce morceau décrit, avec une froideur clinique, la mécanique de la répression : la peur qui s’installe, puis le silence qui suit la violence. C’est l’un des titres les plus sombres de son répertoire, où l’Afrobeat, habituellement porté par une énergie de danse, se met entièrement au service du témoignage et du deuil.

« International Thief Thief (I.T.T.) »

Sorti en 1979, ce titre-fleuve d’une vingtaine de minutes vise directement les multinationales occidentales et leurs complicités avec les élites nigérianes, incarnées à travers le sigle I.T.T. (International Telephone and Telegraph). Le morceau est un exemple parfait de la manière dont Fela Kuti construisait ses compositions comme de longues démonstrations, où l’instrumental installe patiemment une tension que le texte vient ensuite justifier.

« Shuffering and Shmiling »

Sur ce titre de 1977, Fela Kuti s’en prend à la fois aux autorités religieuses et à la résignation qu’il observe dans la population nigériane, invitée à « souffrir et sourire » plutôt qu’à se révolter. Le titre, qui mélange volontairement les mots anglais et le pidgin nigérian, est devenu une expression passée dans le langage courant en Afrique de l’Ouest, bien au-delà du cercle des amateurs de musique.

« Teacher Don’t Teach Me Nonsense »

Sorti en 1986, ce titre tardif de sa discographie prouve que Fela Kuti n’a jamais renoncé au ton frontal qui a fait sa réputation, même après une décennie de répression et plusieurs séjours en prison. Le morceau, qui s’en prend à l’hypocrisie des dirigeants nigérians de l’époque, montre un artiste toujours aussi affûté sur le plan de l’écriture, porté par une formation moins large mais tout aussi précise que celle de ses grandes années 1970.

« Gentleman »

Sur ce titre de 1973, Fela Kuti tourne en dérision les Africains qui préfèrent porter costume et cravate sous le soleil équatorial plutôt que d’assumer des habits plus adaptés à leur climat, en écho direct au thème de « Colonial Mentality ». Le morceau, l’un des plus accessibles de son catalogue des années 1970, reste souvent cité comme une porte d’entrée idéale dans son univers pour qui découvre l’Afrobeat pour la première fois.

Un héritage toujours vivant

Fela Kuti est mort en 1997, mais son influence n’a cessé de grandir depuis : ses fils Femi et Seun Kuti perpétuent l’Afrobeat sur scène, la comédie musicale « Fela! » a fait connaître son histoire à Broadway, et son répertoire continue d’être samplé par des artistes hip-hop, électro et afrobeats du monde entier. Les cuivres de « Water No Get Enemy » ou de « Zombie » sont aujourd’hui aussi familiers à un public africain qu’à un public occidental, preuve qu’une musique conçue pour dénoncer un pouvoir précis a fini par devenir un langage universel.

Redécouvrir ces dix titres, c’est aussi comprendre pourquoi l’Afrobeat reste, près de trente ans après la mort de son inventeur, l’une des grammaires les plus citées par les musiciens qui cherchent à faire danser un public tout en lui racontant quelque chose de plus grand qu’une simple chanson.