Pochette officielle — Neil Young & The Chrome Hearts, Reprise Records
Neil Young ne ralentit pas. Ni son rythme de sortie, ni sa capacité à surprendre. Second Song, son nouvel album avec The Chrome Hearts, est paru le 18 septembre et referme un cycle entamé un peu plus tôt cette année avec l’album live As Time Explodes. C’est le deuxième disque studio que Young enregistre avec cette formation, et il renoue avec une veine semi-acoustique que l’on associe depuis longtemps à des albums-jalons de sa discographie, Comes a Time et Prairie Wind en tête. Sept titres, quarante-deux minutes : sur le papier, un format modeste. Dans les faits, l’un des disques les plus habités qu’il ait sortis depuis longtemps.
Cinq titres neufs, deux fantômes du répertoire
La construction du disque est simple à raconter mais plus complexe à entendre : cinq chansons inédites côtoient deux versions jusqu’ici inédites de morceaux plus anciens du répertoire de Young, ressorties et retravaillées avec les Chrome Hearts. Le résultat ne sonne jamais comme un disque de restes. Il fonctionne comme une conversation entre deux époques de l’écriture de Young, où les nouveaux titres et les archives se répondent sans qu’on puisse toujours dire, à l’oreille, ce qui a été écrit hier ou il y a quarante ans.
La tracklist tient sur les doigts des deux mains :
- The Foggy Edge of Time
- Day After Day
- Earth Girl
- Second Song
- Casting Me Away From You
- Soon I Might Be Going
- I’ll Love You Forever
Entre les trois titres qui portent le disque, les quatre autres jouent un rôle tout aussi nécessaire. Earth Girl et Casting Me Away From You tiennent le mitan de l’album sur un tempo plus retenu, presque des respirations entre les grandes pièces qui les encadrent, tandis que I’ll Love You Forever referme le disque sur une promesse simple, sans emphase inutile. C’est précisément ce refus de l’emphase qui distingue Second Song des albums-hommages ou des albums-testaments que sortent parfois les artistes de la génération de Young : rien ici n’est présenté comme un dernier mot.
Ce goût pour les archives retravaillées n’est pas nouveau chez Young. Depuis le lancement de son vaste projet d’archives numériques, où il documente et republie des décennies d’enregistrements inédits, l’idée que d’anciennes chansons puissent ressurgir sous une forme nouvelle, réenregistrées avec un groupe différent, fait presque partie de sa méthode de travail actuelle. The Chrome Hearts, formation qui réunit autour de lui des musiciens habitués à son univers acoustique, sert exactement ce projet : donner une seconde vie à des chansons sans les figer dans une version définitive.
Second Song, onze minutes en équilibre
Le titre qui donne son nom à l’album est aussi son sommet. Onze minutes et quart, construites presque à vue, où la guitare acoustique de Young est doublée par le dulcimer de Micah Nelson, une idée prise sur l’instant en studio qui donne au morceau cette texture argentée et un peu flottante. Young y chante la mémoire et les vieilles habitudes sans tomber dans la nostalgie résignée : « Trop de choses ont changé autour de nous, mais on peut encore les faire revenir », lance-t-il entre deux coups d’harmonica, porté par le jeu mesuré du batteur Anthony LoGerfo. C’est le genre de titre-fleuve que Young s’autorise depuis Le Noise, et il le maîtrise toujours aussi bien.

Day After Day et Soon I Might Be Going, les deux autres sommets
Day After Day ouvre le disque sur un tempo plus vif, presque un pas de danse, qui tranche volontairement avec la longueur du titre central. C’est la chanson la plus immédiate du lot, celle qui fonctionne sans avoir besoin de connaître le reste de l’album pour être appréciée.
Soon I Might Be Going, elle, referme presque le disque sur une note plus incertaine, entre acceptation et inquiétude face au temps qui passe. Le titre a été identifié par plusieurs critiques anglo-saxons comme l’un des trois vrais sommets du disque, aux côtés du morceau-titre et de Day After Day — un signe que ce Second Song ne repose pas sur un unique single porteur mais sur un socle de plusieurs chansons fortes, ce qui est rarement le cas sur les disques de fin de carrière.
Une réception rare pour un artiste à ce stade de carrière
La presse britannique n’a pas ménagé ses superlatifs : le magazine Mojo a qualifié le disque de « classique de fin de carrière », une expression que l’on réserve peu souvent à un artiste qui approche les six décennies de discographie. Ce qui frappe surtout, à l’écoute, c’est l’absence de pilotage automatique : les Chrome Hearts ne se contentent pas d’accompagner Young, ils infléchissent son écriture vers des arrangements plus dépouillés, où chaque instrument garde de l’espace. Le choix du dulcimer sur le titre principal, décidé sur un coup de tête en studio, en dit long sur la manière dont ce groupe fonctionne : peu de calcul, beaucoup d’écoute mutuelle.
Ce n’est pas la première fois que Neil Young utilise sa musique comme un geste politique autant qu’artistique, lui qui avait rompu avec Amazon pour offrir librement sa musique. Avec Second Song, le geste est plus intime : un disque qui ne cherche à convaincre personne de sa pertinence, et qui la prouve simplement en tenant sur la durée, morceau après morceau.
À écouter dans son ensemble, l’album se prête bien à une écoute complète plutôt qu’au picorage : les sept titres forment un tout cohérent, pensé comme tel.
