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On croit souvent que Matthieu Chedid est apparu tout fait, guitare en bandoulière, avec son premier album. La réalité est plus instructive : avant d’être -M-, il a passé des années à jouer sur les disques des autres. Ce parcours dit quelque chose de précis sur la façon dont se construit une identité d’instrumentiste — et sur ce qu’un musicien peut en tirer aujourd’hui.

Ce qu’il y avait avant l’album

Matthieu Chedid joue de la guitare depuis l’adolescence, et il a fait ce que font les guitaristes qui veulent jouer : il a proposé ses services. Beaucoup. Avant que Le Baptême ne sorte à la fin des années 1990, il accompagne et enregistre pour un nombre considérable d’artistes de la scène française — de la chanson au rap — et signe même des arrangements pour d’autres.

Le point important n’est pas la liste. C’est la logique : il ne cherchait pas d’abord à se faire connaître, il cherchait à jouer. La notoriété est venue comme un effet de bord d’une pratique intensive.

Et cet effet de bord est puissant. Un guitariste crédité sur des dizaines de disques est, mécaniquement, quelqu’un que tout un milieu a entendu jouer, en conditions réelles, sans avoir eu besoin d’écouter une démo. C’est le même mécanisme que celui décrit dans votre musique est votre carte de visite, appliqué non pas à une production mais à un instrument.

Les quatre couches d’une identité d’instrumentiste

Quand on dit d’un musicien qu’on le « reconnaît », on mélange en réalité quatre choses distinctes, qui ne se travaillent pas de la même façon et pas dans le même ordre.

Les quatre couches d’une identité d’instrumentisteLe gesteAttaque, phrasé, placement rythmique — ce qui reste quand on change d’instrumentLe sonInstrument, ampli, effets, façon d’enregistrer — la couleur reconnaissableLe rôleLa place que l’instrument occupe dans le morceau : soliste, texture, personnageLe récitLe nom, l’image, la scène : ce qui fait qu’on vous attenddu technique au symboliqueOn travaille souvent la couche 2 en croyant travailler la couche 4
Une signature d’instrumentiste se construit par couches. Le matériel n’est que la deuxième : il colore, il ne raconte rien tout seul. Ce qui rend un musicien identifiable, c’est la cohérence entre les quatre.

Le geste est ce qui reste quand on change tout le reste : l’attaque, le phrasé, la façon de placer une note juste avant ou juste après le temps. C’est la couche la plus lente à acquérir et la plus difficile à imiter.

Le son est la couleur : l’instrument, l’ampli, les effets, la manière d’être enregistré. C’est la couche que les musiciens travaillent le plus, parce qu’elle est la plus achetable — et c’est précisément le piège.

Le rôle est la place que l’instrument occupe dans le morceau. Soliste, texture, contrechant, réponse à la voix ? Un musicien qui a joué chez beaucoup d’autres a nécessairement exploré plusieurs rôles, et sait donc lequel lui va.

Le récit est ce qui vient en dernier : un nom, une silhouette, une mise en scène. Chez Chedid, c’est le personnage — chapeau, coiffure, lettre unique. Ce n’est pas un déguisement posé sur du vide, c’est un condensé des trois couches précédentes.

L’erreur la plus commune

Travailler la couche 2 en croyant travailler la couche 4. Acheter la pédale, l’ampli, le micro, en espérant qu’ils produisent une identité. Le matériel colore ; il ne raconte rien. Un guitariste identifiable le reste s’il change de guitare — et c’est le meilleur test qui existe.

Le poids du nom, et comment il l’a retourné

Être fils d’un artiste connu, en France, n’est pas un raccourci : c’est un procès permanent. On vous attend, on suppose que la place vous a été donnée, et le moindre défaut est retenu contre vous. La sortie habituelle consiste à s’éloigner le plus possible du répertoire familial pour prouver son autonomie.

La trajectoire de Matthieu Chedid est plus intéressante que cela. Il n’a pas fui l’héritage, il l’a intégré tout en construisant à côté un territoire qui ne devait rien à personne : celui d’un guitariste que le milieu appelait pour ce qu’il jouait. Le pseudonyme d’une seule lettre est la conclusion logique de cette double opération — un nom qui n’appartient qu’à lui, adossé à une histoire qu’il n’a pas reniée.

Ce qu’un musicien peut en faire aujourd’hui

La méthode n’a rien perdu de son efficacité, et elle ne demande aucun budget.

  • Proposez de jouer, concrètement. Pas « je suis disponible pour des projets », mais « j’ai écouté votre maquette, je vous propose une partie de guitare sur le deuxième titre ».
  • Exigez le crédit, jamais le cachet en premier. Sur les premiers projets, être nommé vaut plus que d’être payé — c’est ce qui construit la trace publique.
  • Variez les contextes. Une pop, un rap, une musique de scène : c’est en jouant des rôles différents qu’on découvre le sien.
  • Tenez la liste. Chaque séance produit des rencontres ; elles ne servent que si vous les notez, comme expliqué dans constituez votre équipe.

Une réserve, tout de même : cette stratégie fonctionne parce qu’elle repose sur une pratique instrumentale réellement supérieure à la moyenne. Sans le travail de fond décrit dans pratiquez, pratiquez et… pratiquez, être disponible ne suffit pas — on vous rappellera une fois.

Ce que dit la vidéo

La vidéo ci-dessus part d’une habitude que je recommande : regarder des entretiens de musiciens, pas seulement leurs concerts. Les artistes y livrent, souvent sans s’en rendre compte, des informations très concrètes sur la façon dont leur carrière s’est construite. J’y détaille le parcours de Matthieu Chedid sous cet angle — le guitariste qui traînait dans les studios avant d’être une tête d’affiche — et ce qu’un musicien peut en retirer pour sa propre trajectoire. Le surnom d’« homme-guitare » qui donne son titre à cet article vient de Philippe Zdar, qui l’employait pour le décrire.

Questions fréquentes

Faut-il vraiment jouer gratuitement au début ?
Pas systématiquement, mais il faut accepter que les premières séances rapportent en visibilité plutôt qu’en argent. Le point non négociable est le crédit : une contribution non créditée ne construit rien pour vous, et vaut mieux d’être refusée.
Comment se faire remarquer quand on ne vit pas dans une grande ville ?
Le studio de quartier a été remplacé par les échanges de fichiers. Une partie enregistrée proprement chez soi, envoyée avec deux propositions différentes, produit exactement le même effet qu’une visite : elle prouve ce que vous jouez.
Est-ce que jouer chez les autres dilue son propre style ?
C’est l’inverse. On ne découvre son style qu’en se confrontant à des contextes qui ne sont pas les siens. Un musicien qui n’a joué que sa propre musique confond souvent son style avec ses habitudes.

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