Paul McCartney / Capitol Records — pochette officielle
Vingt albums solo, soixante ans de carrière, et pourtant Paul McCartney continue d’aller chercher ailleurs que dans le présent. The Boys of Dungeon Lane, sorti le 29 mai, est son premier disque solo inédit en plus de cinq ans, et le plus ouvertement autobiographique qu’il ait livré depuis longtemps. Le titre vient d’un vers de la chanson Days We Left Behind : Dungeon Lane est une rue de Speke, dans la banlieue de Liverpool, où Paul et George Harrison ont grandi avant que le monde n’entende parler des Beatles.
À 83 ans, McCartney n’a plus grand-chose à prouver : coauteur avec John Lennon de la plus grande partie du répertoire des Beatles, bassiste et compositeur de Wings pendant les années 1970, auteur d’une discographie solo entamée dès 1970 avec le très dépouillé McCartney, puis poursuivie par étapes jusqu’à McCartney III en 2020. The Boys of Dungeon Lane s’inscrit dans cette lignée des disques solo enregistrés loin des studios institutionnels, où l’artiste joue l’essentiel des instruments lui-même, mais il s’en distingue par un geste rare chez lui : regarder frontalement vers l’enfance plutôt que vers le présent ou vers une pure expérimentation sonore.
Un disque enregistré pendant cinq ans, entre deux dates de tournée
Le disque a été composé et enregistré par bribes entre 2021 et 2025, pendant les pauses de la tournée Got Back, en alternance entre Los Angeles et Hogg Hill Mill, le studio personnel de McCartney dans l’East Sussex. À la production, Andrew Watt laisse Paul jouer lui-même la majorité des instruments, dans l’esprit artisanal qui a toujours été sa signature depuis l’époque de McCartney (1970), son tout premier album solo. Le résultat tient à la fois de la pop west-coast des Wings, des harmonies vocales héritées des Beatles et d’un sens du groove que l’âge n’a visiblement pas émoussé : quatorze titres, un disque eclectique qui convoque le rock commercial et bondissant des grandes heures de Wings, les harmonies typiquement beatlesiennes, les grooves personnels de McCartney, une intimité toute en retenue et un art consommé de la chanson à personnage.

Days We Left Behind, le titre-clé
Premier extrait dévoilé le 26 mars, Days We Left Behind est une ballade dépouillée, presque murmurée, où McCartney revient sur son enfance dans le Liverpool de l’après-guerre, sur la résilience de ses parents et sur ses premières virées avec George Harrison et John Lennon, bien avant la Beatlemania. Le clip-paroles, signé du studio Trunk Animation qui a longtemps travaillé pour les Beatles, mêle écriture manuscrite et photographies de jeunesse de l’artiste. C’est un vers de ce titre qui donne son nom à l’album entier, et le ton qu’il installe, pudique et sans nostalgie forcée, irrigue tout le disque.
Home to Us, retrouvailles avec Ringo Starr
Deuxième single, dévoilé le 8 mai, Home to Us réunit pour la première fois en duo officiel les deux membres survivants des Beatles. Produite par Andrew Watt, avec les chœurs de Chrissie Hynde (The Pretenders) et Sharleen Spiteri (Texas), la chanson revient elle aussi sur les rues de Liverpool et sur le chemin parcouru depuis. Le morceau fonctionne comme un clin d’œil affectueux entre deux hommes qui ont traversé ensemble l’histoire de la pop moderne, sans jamais tomber dans le pur exercice de nostalgie commerciale : la voix de Ringo, plus rocailleuse, vient simplement épouser celle de Paul, toujours étonnamment intacte à 83 ans.
Un disque de personnages et de souvenirs
Le reste du disque alterne entre chansons à personnage – Momma Gets By, qui referme l’album sur le portrait d’une mère qui tient son foyer à bout de bras pendant qu’un père absent se perd ailleurs – et morceaux d’amour plus intimistes, comme Life Can Be Hard ou We Two. D’autres légendes publient elles aussi des disques tard dans leur carrière, mais McCartney choisit ici de ne pas forcer le présent : il raconte ce qu’il connaît le mieux, et le fait avec un métier qui ne s’est jamais émoussé.
D’autres morceaux méritent le détour : l’ouverture As You Lie There pose d’emblée le ton confessionnel du disque, Mountain Top et Down South lorgnent vers le folk-rock chaloupé des meilleures heures de Wings, tandis que Salesman Saint, plus théâtral, confirme le goût de McCartney pour les personnages hauts en couleur qui traverse toute son œuvre depuis Eleanor Rigby ou Uncle Albert. Cette variété de formats, entre ballades à cœur ouvert et vignettes narratives, est précisément ce qui évite au disque de sonner comme un simple exercice de nostalgie : chaque chanson déplace légèrement l’angle, sans jamais perdre le fil autobiographique qui tient l’ensemble.
Pourquoi cet album compte
Numéro un au Royaume-Uni, en Belgique, au Danemark, aux Pays-Bas et en Écosse, cinquième place du Billboard 200 américain : The Boys of Dungeon Lane confirme que l’intérêt pour McCartney n’a rien d’un réflexe nostalgique de circonstance. La presse a salué un disque joyeux et riche en nostalgie, porté par un sens de la mélodie toujours intact, capable de laisser plusieurs de ces chansons s’installer dans la tête plusieurs jours après l’écoute. Au-delà du désormais classique récit de la légende vivante qui regarde en arrière, le disque fonctionne aussi tout simplement comme un album de pop bien écrit, qui n’a pas besoin du nom sur la pochette pour convaincre. Pour les auditeurs venus découvrir McCartney par ses dernières sorties, The Boys of Dungeon Lane offre un point d’entrée plus personnel que la plupart de ses albums solo des deux dernières décennies ; pour les fans de longue date, il s’écoute comme une forme de bouclage, le moment où l’un des plus grands conteurs de la pop revient enfin raconter sa propre histoire plutôt que celle de personnages inventés.
