Prince — photo promotionnelle, image d'archive
Peu d’artistes ont autant brouillé les frontières entre pop, funk, rock et soul que Prince. En quarante ans de carrière, de ses débuts à Minneapolis jusqu’à sa disparition en 2016, il aura composé, arrangé et souvent joué lui-même la quasi-totalité de ses disques, laissant un catalogue si vaste que ses archives continuent, encore aujourd’hui, de livrer des inédits. Dix chansons ne suffisent évidemment pas à en épuiser la richesse, mais elles permettent de retracer les grandes étapes d’une œuvre qui a toujours avancé plus vite que son époque.
Son nom revient régulièrement dans l’actualité, notamment depuis la sortie de l’album posthume « Timeless », qui a ouvert une partie des archives de Paisley Park. L’occasion de revenir sur dix titres qui disent, chacun à leur façon, qui était Prince.
Les débuts à Minneapolis (1982-1983)
Au tournant des années 1980, Prince invente avec ses musiciens ce qu’on appellera bientôt le « Minneapolis sound » : une fusion de funk, de pop électronique et de rock, portée par la boîte à rythmes Linn LM-1 plutôt que par une section rythmique classique. Les deux premiers titres de cette sélection viennent de cette période fondatrice.
1999
Titre qui ouvre l’album du même nom en 1982, « 1999 » annonce dès ses premières mesures ce que sera la décennie de Prince : une boîte à rythmes Linn LM-1 omniprésente, un chant aigu et une écriture qui mélange la fête et l’angoisse de la fin du monde. La chanson, pourtant assez modeste à sa sortie, deviendra l’un des hymnes les plus rejoués de son répertoire, en particulier à l’approche du vrai passage à l’an 2000.
Little Red Corvette
Composée après que Prince s’est endormi dans la Camaro de son claviériste Lisa Coleman et en a rêvé l’image d’une Corvette rouge, la chanson devient son premier grand succès national aux États-Unis. On y entend déjà le mélange qui fera sa signature : une rythmique électronique sèche, une mélodie pop immédiate et des paroles à double sens, entre l’automobile et la métaphore sexuelle.
L’apogée « Purple Rain » (1984-1986)
Le film et l’album « Purple Rain » propulsent Prince au rang de superstar mondiale en 1984. C’est aussi la période où il affine le plus son sens de la mélodie pop, sans jamais renoncer à la crudité de son funk.
When Doves Cry
Prince joue ici tous les instruments lui-même, puis prend la décision radicale de retirer la ligne de basse du mixage final. Ce vide, rare pour un single pensé pour la radio, donne au morceau sa tension si particulière et lui permettra de devenir son tout premier numéro un aux États-Unis, extrait de la bande originale du film « Purple Rain ».
Purple Rain
Ballade de plus de huit minutes construite autour d’un des solos de guitare les plus commentés de l’histoire du rock, « Purple Rain » raconte une histoire de rupture et de rédemption qui dépasse largement son film éponyme. Elle reste, aujourd’hui encore, le morceau que Prince a le plus souvent choisi pour clore ses concerts.
I Would Die 4 U
Troisième single extrait de « Purple Rain », le morceau annonce déjà le virage plus électronique et plus funk que Prince prendra dans les années suivantes. Il deviendra l’un des titres les plus samplés de son catalogue, preuve de sa modernité d’écriture.
Kiss
À l’origine écrite pour un groupe protégé par sa propre maison de disques, « Kiss » est récupérée par Prince qui la dépouille à l’extrême : presque aucune basse, un groove minimal et un falsetto désormais iconique. Le pari paie, la chanson grimpe jusqu’à la première place des classements américains.
Raspberry Beret
Extraite de l’album « Around the World in a Day » paru en 1985, cette chanson aux couleurs psychédéliques raconte une rencontre amoureuse dans un magasin de vêtements au nom imaginaire. Elle illustre la capacité de Prince à glisser, d’un album à l’autre, de la pop charnelle de « Purple Rain » vers des horizons plus baroques, hérités de son admiration pour les Beatles.
La maturité et la réinvention (1987-1994)
Dans la seconde moitié des années 1980, Prince se fait plus politique et plus expérimental, avant de renouer, au début des années 1990, avec un funk plus charnel porté par son nouveau groupe, le New Power Generation. Les trois derniers titres de cette sélection racontent cette décennie de mutations permanentes.
Sign O’ The Times
Sur un rythme minimaliste, Prince aborde de front le crack, le sida, la pauvreté et la course aux armements, à rebours de l’image festive qu’on lui associait jusque-là. Le titre, et l’album qui l’accompagne, marquent un des sommets critiques de sa carrière et montrent un artiste capable de porter de vrais sujets de société jusque dans le haut des classements.
Cream
Avec le New Power Generation, Prince renoue en 1991 avec un funk rock plus direct et plus sexuel, porté par un riff de guitare volontairement simple que l’artiste disait avoir composé en se regardant dans un miroir. Le titre devient son dernier numéro un américain en tant qu’interprète.
The Most Beautiful Girl in the World
Sorti en 1994 alors que Prince est en plein conflit avec sa maison de disques et a commencé à se faire appeler par un symbole imprononçable, ce titre renoue pourtant avec la simplicité et l’émotion directe de ses plus grands singles. Il devient un tube mondial, preuve que sa capacité à écrire une mélodie imparable n’avait jamais disparu, même au cœur de ses années les plus tumultueuses.
Un héritage toujours vivant
De Beyoncé à Bruno Mars, en passant par toute une génération d’artistes de R&B et de funk contemporain, rares sont les musiciens à ne pas citer Prince comme référence absolue. Son perfectionnisme en studio, son exigence sur la maîtrise de ses propres masters et sa capacité à changer de style sans jamais perdre son identité continuent d’inspirer loin au-delà de la scène funk et soul dont il est issu.
Ce qui frappe, en réécoutant ces dix titres à la suite, c’est la vitesse à laquelle Prince a traversé des esthétiques que la plupart des artistes mettent une carrière entière à explorer une seule fois. En à peine une décennie, il est passé de la boîte à rythmes froide de « 1999 » à la sophistication orchestrale de « Purple Rain », puis au minimalisme presque provocateur de « Kiss », avant de revenir à un funk plus direct avec « Cream ». Peu d’artistes auraient survécu à autant de virages aussi brusques sans perdre leur public ; Prince, lui, en a fait la colonne vertébrale de sa carrière, imposant à chaque étape sa propre version de ce que la pop pouvait encore oser.
