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Pochette officielle — Columbia Records

Leon Bridges a sorti vendredi dernier « Happiness Anytime », son cinquième album, chez Columbia Records. Révélé en 2015 par une vague néo-soul rétro qui l’a longtemps enfermé dans l’image du crooner en costume, le Texan opère ici un virage assumé : il confie l’intégralité de la production à Josh Lloyd-Watson et Lydia Kitto, deux des trois membres du groupe électro-funk britannique Jungle. Le résultat s’écoute moins comme un disque de chanteur soul classique que comme une invitation permanente à danser.

Un virage assumé vers la piste de danse

Leon Bridges avait expliqué avoir demandé à ses deux producteurs une musique qu’il puisse « danser dessus ». Lloyd-Watson et Kitto, rompus aux boucles chaloupées de Jungle, apportent leur connaissance de la musique de danse vintage : cuivres généreux, boucles étirées et rythmiques empruntées à l’afrobeat et aux percussions brésiliennes irriguent les douze titres du disque. La voix veloutée qui a fait la réputation de Bridges est toujours là, mais elle fonctionne davantage comme une texture supplémentaire dans une masse instrumentale en mouvement perpétuel que comme le centre de gravité du morceau, à la façon d’un instrument que l’on joue plus qu’on ne l’utilise pour raconter une histoire.

D’un crooner rétro à Fort Worth à l’ère du dancefloor

Quand il émerge en 2015 avec « Coming Home », Leon Bridges est immédiatement comparé à Sam Cooke : costume trois pièces, voix suave, arrangements qui semblent tout droit sortis d’un studio Motown des années 1960. Le succès critique et public de ce premier disque l’installe comme l’un des porte-étendards d’un retour de flamme pour la soul vintage, aux côtés d’artistes comme Michael Kiwanuka. Ses albums suivants, « Good Thing » puis « Gold-Diggers Sound », l’avaient déjà vu s’éloigner peu à peu du pastiche rétro pour aller vers un R&B plus contemporain et plus feutré. « Happiness Anytime » pousse cette évolution beaucoup plus loin, en changeant carrément d’équipe de production plutôt que de simplement ajuster les curseurs.

Le choix de Jungle n’a rien d’anodin : le duo londonien s’est construit une réputation de faiseurs de tubes de club chaleureux, capables de faire cohabiter fanfares, chœurs et basses profondes sans jamais sonner froid. Pour Leon Bridges, s’associer à eux revient à emprunter un vocabulaire de club tout en cherchant à préserver la chaleur humaine qui a toujours été sa marque de fabrique, un pari risqué pour un artiste dont l’image reste très attachée à l’intimité et à la retenue plutôt qu’à l’exubérance dansante.

Un teasing en trois temps tout l’été

L’album n’est pas arrivé par surprise : dès juillet, Leon Bridges avait entamé un déploiement en plusieurs volets, publiant deux mini-formats, « Happiness Anytime: Part 1 » puis « Part 2 », avant la sortie du disque complet. Des titres comme « Talk It Over » ou « Tears of Joy » avaient ainsi eu le temps de circuler tout l’été, installant l’identité dansante du projet avant même son arrivée officielle. Cette stratégie en plusieurs vagues, de plus en plus courante chez les artistes établis, permet de tester l’accueil du public avant la sortie complète tout en entretenant l’attention sur plusieurs mois.

Un accueil contrasté

Les premières critiques saluent en général la générosité du geste : un disque de soul joyeux, porté par des rythmiques dansantes et une voix toujours aussi soignée. D’autres regrettent en revanche que le supplément d’âme et l’écriture ciselée qui distinguaient Bridges de ses pairs passent au second plan derrière la mécanique du groove, au profit de séquences plus longues et plus répétitives que sur ses albums précédents, davantage pensées pour un dancefloor que pour une écoute attentive au casque.

Le pari reste cohérent avec une tendance de fond observée cette année chez plusieurs artistes de soul et de R&B américains, qui vont chercher du côté de l’afrobeat et des musiques d’Amérique latine de nouvelles manières de faire bouger les corps sans renier leurs racines. Avec « Happiness Anytime », Leon Bridges assume de sacrifier un peu de son sérieux de crooner pour gagner en énergie, quitte à diviser une partie de son public historique.