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Pochette officielle de Paul's Boutique (Capitol Records)

Il existe peu de disques dont l’échec commercial initial est devenu, avec le temps, la meilleure preuve de leur avance sur leur époque. Paul’s Boutique, deuxième album des Beastie Boys sorti en juillet 1989, en est l’exemple le plus cité du hip-hop. Boudé à sa sortie par le public qui attendait la suite de Licensed to Ill, il est aujourd’hui considéré comme l’un des sommets absolus du genre — et un vinyle que tout amateur de rap devrait avoir dans ses bacs.

Un album culte né d’un flop commercial

À sa sortie, Paul’s Boutique déroute. Les trois New-Yorkais, auréolés du succès gigantesque de leur premier album, débarquent avec un disque beaucoup plus dense, plus référencé, enregistré à Los Angeles avec un jeune duo de producteurs encore inconnu : les Dust Brothers. Capitol Records s’attendait à vendre des millions d’exemplaires comme pour Licensed to Ill ; l’album ne dépasse péniblement les 500 000 ventes la première année. Le label le considère alors comme une déception. Il faudra près d’une décennie, et une génération entière de critiques et de rappeurs revenant dessus, pour que Paul’s Boutique obtienne la place qu’on lui connaît aujourd’hui : dans le classement des 500 plus grands albums de tous les temps de Rolling Stone, dans le top 100 des albums des années 1980 selon Pitchfork, et cité comme référence absolue par des générations entières de producteurs. Cette réévaluation progressive, loin d’être un cas isolé, est devenue l’un des récits favoris de la critique musicale : celui du disque trop en avance pour son public, qui attend que les oreilles le rattrapent plutôt que l’inverse. Peu d’albums de rap ont connu un chemin aussi spectaculaire entre l’accueil commercial et le jugement de l’histoire.

Le son labyrinthique des Dust Brothers

Ce qui frappe encore aujourd’hui à l’écoute, c’est la densité du collage sonore. Les Dust Brothers empilent les samples par dizaines sur chaque morceau — funk, soul, rock psychédélique, jazz, ping-pong vocal — à une époque où le droit du sample n’avait pas encore été verrouillé par les procès qui ont suivi dans les années 1990. « Shake Your Rump » emprunte à James Brown et à Jean Knight dans le même souffle ; « Hey Ladies », seul single à avoir réellement marché à la sortie, mélange Commodores et Kool & The Gang ; et le final, « B-Boy Bouillabaisse », déroule plus de douze minutes de suites musicales en forme de medley. Le résultat ressemble moins à un disque de rap classique qu’à un carnet de voyage sonore new-yorkais transposé à Los Angeles, avec les trois Beastie Boys qui jouent les personnages plutôt que de simplement rapper.

Ce travail de collage a eu une influence qui dépasse largement le cercle du hip-hop. Les Dust Brothers, forts de la réputation acquise sur ce disque, enchaîneront quelques années plus tard avec la production d’Odelay de Beck, autre monument du sample tourné vers le rock alternatif. Il est difficile d’imaginer la suite de la carrière de Beck, ou même toute une frange de la production électronique des années 1990 bâtie sur le collage, sans le travail défriché ici sur Paul’s Boutique. C’est aussi l’un des derniers albums majeurs à avoir pu s’autoriser une telle densité de samples sans négocier les droits un par un : les procès qui ont suivi dans les années 1990 ont rendu ce genre de patchwork quasiment impossible à reproduire à cette échelle, ce qui donne au disque une valeur presque documentaire, celle d’un geste créatif devenu juridiquement irréalisable.

Beastie Boys

Tracklist

  • To All the Girls
  • Shake Your Rump
  • Johnny Ryall
  • Egg Man
  • High Plains Drifter
  • The Sounds of Science
  • 3-Minute Rule
  • Hey Ladies
  • 5-Piece Chicken Dinner
  • Looking Down the Barrel of a Gun
  • Car Thief
  • What Comes Around
  • Shadrach
  • Ask for Janice
  • B-Boy Bouillabaisse

Pourquoi ce pressage vaut le coup

Le pressage vinyle 180 grammes proposé ici reprend le disque dans sa version originale complète, celle que les fans ont fini par réclamer massivement une fois la réputation de l’album établie — l’exemplaire est d’ailleurs régulièrement cité comme l’un des pressages import les plus recherchés du catalogue hip-hop chez les collectionneurs. Avec le regain d’intérêt que connaissent en ce moment plusieurs classiques du catalogue Beastie Boys, remis en avant par les rééditions et les coffrets qui ressortent régulièrement depuis la mort de MCA en 2012, c’est un bon moment pour combler un manque dans sa collection plutôt qu’attendre une nouvelle édition limitée qui partira en quelques heures. Le groupe reste d’ailleurs d’actualité : Mike D a publié cette année Thank You, le tout premier album solo jamais sorti par un membre des Beastie Boys, preuve que le groupe continue d’irriguer le rap bien après sa dernière sortie commune.

Si l’exercice du « classique en vinyle » vous a déjà donné envie d’élargir votre collection hip-hop, on avait fait la même chose il y a quelques semaines avec The Score des Fugees : deux albums à dix ans d’écart, deux manières complètement différentes de faire parler le sample et la voix, et deux pièces qui se complètent très bien sur une même étagère.

À l’heure où le marché du vinyle hip-hop reste dominé par les rééditions des années 1990 et 2000, revenir sur Paul’s Boutique permet de remonter à la source d’un son qui a influencé à peu près tout ce qui a suivi, du sample-based boom-bap jusqu’aux productions les plus maximalistes d’aujourd’hui. Ce n’est pas un disque facile à apprivoiser en une écoute, mais c’est précisément ce qui en fait, trente-sept ans après sa sortie, un disque qui continue de se révéler.

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