La pochette de The Score. Credit : Ruffhouse / Columbia Records
Il y a des disques qui n’ont pas pris une ride, et « The Score » des Fugees est de ceux-là. Sorti le 13 février 1996, le deuxième album du trio du New Jersey fête cette année ses trente ans, et l’occasion est trop belle pour ne pas le ressortir de son étagère, voire l’y ranger enfin. Car derrière ses tubes planétaires se cache l’un des projets les plus cohérents et les plus influents de l’histoire du rap : un disque qui a réconcilié le hip-hop avec la soul, le reggae et la chanson, sans jamais rien perdre de sa force.
Un trio pas comme les autres
Les Fugees, ce sont trois personnalités que tout aurait pu séparer : Lauryn Hill, voix prodigieuse capable de rapper et de chanter avec la même autorité ; Wyclef Jean, touche-à-tout génial, producteur et showman ; et Pras Michel, ciment discret du groupe. Wyclef et Pras partagent des racines haïtiennes, Lauryn vient du New Jersey : de ce mélange naît une identité unique, à la croisée des diasporas. Le nom même du groupe, contraction de « refugees », les réfugiés, dit tout de cette fierté des origines revendiquée à chaque morceau.
Un contre-pied en plein âge d’or du rap
En 1996, le rap américain est dominé par le gangsta rap et par la rivalité entre les côtes Est et Ouest. Les Fugees prennent le contre-pied : ils proposent un hip-hop mélodique, conscient, nourri de samples soul et de rythmes reggae, où l’on parle d’amour, de société et de spiritualité autant que de rue. Produit en grande partie par le trio lui-même, « The Score » impose une esthétique organique, chaleureuse, à mille lieues des productions clinquantes de l’époque. Le pari est risqué ; il se transforme en triomphe. L’album s’écoule à une échelle rarissime pour du rap — des ventes estimées à une vingtaine de millions d’exemplaires à travers le monde — et rafle le Grammy du meilleur album de rap en 1997.
La légende veut qu’une bonne partie du disque ait été façonnée dans un studio artisanal installé au sous-sol d’une maison du New Jersey, le fameux « Booga Basement ». Loin des grands studios, cette approche presque familiale explique le grain si particulier de l’album, sa manière de sonner à la fois brut et soigné. Publié sur le label Ruffhouse, distribué par Columbia, « The Score » n’a l’air de rien et emporte pourtant tout sur son passage.
Le premier single, « Fu-Gee-La », donne le ton dès la fin 1995 : un refrain imparable, une production aérienne et cette alchimie vocale entre Lauryn et Wyclef qui deviendra la marque de fabrique du groupe.
Trois titres qui ont fait le tour du monde
Si l’album tient debout de bout en bout, trois morceaux ont durablement débordé du cadre du rap. Le plus célèbre reste sans doute la reprise de « Killing Me Softly with His Song », immortalisée par Roberta Flack dans les années 1970. Portée par l’interprétation bouleversante de Lauryn Hill, la version des Fugees devient un phénomène mondial et vaut au groupe un second Grammy. Trois notes suffisent à la reconnaître.
Vient ensuite « Ready or Not », sommet du disque : un climat presque menaçant, un sample vertigineux et un clip à gros budget tourné entre mer et montagne, qui installe définitivement les Fugees dans la cour des grands. C’est la face la plus sombre et la plus ambitieuse du groupe, celle qui prouve qu’il ne se limite pas aux refrains solaires.

On pourrait ajouter la reprise habitée de « No Woman No Cry » de Bob Marley, qui referme l’album comme une prière, ou des titres plus abrasifs comme « The Beast » et « Zealots », qui rappellent que le trio savait aussi mordre. Rien n’est laissé au hasard sur ce disque.
La tracklist
- « Red Intro »
- « How Many Mics »
- « Ready or Not »
- « Zealots »
- « The Beast »
- « Fu-Gee-La »
- « Family Business »
- « Killing Me Softly with His Song »
- « The Score »
- « The Mask »
- « Cowboys »
- « No Woman No Cry »
- « Manifest / Outro »
Un sommet, puis la dispersion
Paradoxe cruel : au faîte de sa gloire, le groupe ne survivra pas longtemps à son propre succès. Les ambitions solistes et les tensions internes ont raison du trio peu après « The Score ». Lauryn Hill s’envole dès 1998 avec « The Miseducation of Lauryn Hill », chef-d’œuvre absolu qui fera d’elle l’une des artistes les plus admirées de sa génération ; Wyclef Jean enchaîne les tubes et les collaborations. Les Fugees ne se reformeront plus qu’au compte-gouttes, ce qui donne à « The Score » un statut d’éclair de génie, capturé une seule fois et jamais reproduit. C’est aussi ce qui rend le disque si précieux.
Pourquoi ce pressage mérite une platine
Un album aussi organique appelle le vinyle. Les basses profondes, les nappes de soul et les voix mises en avant retrouvent sur galette une chaleur que la compression numérique gomme trop souvent. Bonne nouvelle : « The Score » reste disponible en pressage neuf, aussi bien en double vinyle 180 grammes, gage de tenue dans le temps, qu’en édition couleur or et orange pour les collectionneurs. Trente ans après, c’est peut-être la meilleure façon de (re)découvrir un disque qui a ouvert la voie à tout un pan du rap conscient et mélodique — de la carrière solo flamboyante de Lauryn Hill aux générations qui la citent encore aujourd’hui. Un classique absolu, à écouter fort et à conserver précieusement.
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