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Pochette de « The Mountain » — Gorillaz / Kong Studios

Il y a des disques qui ressemblent à des cartes du monde. « The Mountain », neuvième album studio de Gorillaz, en fait clairement partie. Paru en février 2026 sur le label maison du groupe, Kong, il déroule quinze morceaux enregistrés entre Londres, Mumbai, New York et d’autres villes, dans un tourbillon de langues et d’influences. Salué comme l’un des sommets de l’année par la critique, ce disque confirme ce que l’on soupçonnait depuis longtemps : derrière ses personnages de dessin animé, Gorillaz reste l’un des laboratoires les plus audacieux de la musique populaire. C’est notre album de la semaine, et il mérite bien plus qu’une écoute distraite.

Un disque-monde signé Damon Albarn et Jamie Hewlett

Depuis 2001, le duo formé par le musicien Damon Albarn et le dessinateur Jamie Hewlett a fait de Gorillaz un objet unique : un groupe virtuel derrière lequel se cache l’une des têtes chercheuses les plus curieuses de la pop britannique. « The Mountain » pousse cette logique de collaboration à l’extrême. Plutôt que de s’enfermer en studio, Albarn a promené son projet à travers le monde, invitant sur ces quinze titres un casting foisonnant où se croisent des instrumentistes de la musique classique indienne, des voix de la soul, du rap et de la pop, et des complices de longue date.

On y entend notamment les cordes hypnotiques d’Anoushka Shankar, l’excentricité pop des frères Mael de Sparks, la plume acérée du rappeur Black Thought ou encore l’énergie du producteur argentin Bizarrap. Cette profusion aurait pu virer au patchwork ; il n’en est rien. Albarn tient la barre avec un sens du récit et de l’atmosphère qui transforme ce grand écart géographique en un voyage cohérent, mélancolique et souvent bouleversant.

Car « The Mountain » se vit aussi comme une traversée des langues. L’anglais y côtoie l’hindi, l’espagnol, l’arabe ou encore le yoruba, dans un métissage qui n’a rien d’un exotisme de façade. Les instruments traditionnels indiens, les percussions et les nappes électroniques y dialoguent en permanence, si bien que l’on passe d’une ruelle de Mumbai à un club londonien sans jamais perdre le fil. Fidèle à sa méthode, Albarn part de boucles minimales et d’ambiances qu’il laisse ensuite les invités habiter, colorer, faire dévier. Le résultat sonne moins comme une compilation de featurings que comme une conversation à plusieurs voix.

Le titre-clé : « The Mountain » et son film d’animation

Le cœur du projet, c’est son morceau-titre, prolongé par un court-métrage d’animation de huit minutes intitulé « The Mountain, The Moon Cave and The Sad God ». Réalisé à la main par Jamie Hewlett et son équipe, dans un hommage assumé à l’âge d’or de l’animation Disney des années 1960, ce film est bien plus qu’un simple clip : c’est une fable visuelle qui condense l’esprit de l’album, entre quête spirituelle, humour noir et vertige existentiel. Rarement Gorillaz aura autant fait dialoguer image et musique.

Porté par les instruments traditionnels indiens et une montée en tension quasi symphonique, ce titre résume la démarche du disque : partir d’un motif simple pour l’emmener très loin, très haut, jusqu’au sommet promis par le titre. C’est ambitieux, parfois exigeant, mais toujours guidé par une émotion sincère. On mesure là le chemin parcouru depuis les tubes immédiats des débuts : Gorillaz n’a plus rien à prouver en matière de hits, et choisit désormais la profondeur plutôt que l’efficacité.

Une deuxième pépite : « The Speak It Mountains »

Si le morceau-titre impressionne par son ampleur, « The Speak It Mountains » séduit par sa manière de tenir l’auditeur en équilibre. Le morceau avance sur une rythmique feutrée, laisse respirer les silences et distille cette mélancolie douce-amère qui a toujours été la marque de fabrique du groupe. C’est le genre de titre qui ne s’impose pas au premier abord, mais qui s’installe et ne repart plus.

C’est là toute la force de « The Mountain » : derrière ses invités prestigieux et son ambition de disque-monde, l’album n’oublie jamais la chanson, le refrain, l’émotion nue. Chaque écoute révèle un détail, une voix, un arrangement passé inaperçu la fois précédente. On tient là un disque qui récompense la patience et la réécoute, à rebours de la logique du tube jetable.

Un accueil critique au sommet

À sa sortie, « The Mountain » a rapidement fait l’unanimité. Les agrégateurs de critiques l’ont hissé tout en haut de leurs classements de l’année, saluant à la fois son ambition, sa générosité et sa cohérence. Dans une industrie souvent obsédée par le format court et la performance immédiate en streaming, ce succès d’estime a valeur de signal : le public et la presse restent capables de récompenser une œuvre exigeante, pensée comme un tout. Pour un groupe qui fête bientôt vingt-cinq ans d’existence, c’est un accomplissement rare, celui d’un projet qui continue de se réinventer sans se répéter.

Un album à écouter en entier

« The Mountain » n’est pas de ces disques que l’on picore. Il se déguste dans l’ordre, comme un récit, du premier au dernier morceau. Cette cohérence, cette volonté de proposer une œuvre plutôt qu’une collection de singles, explique sans doute l’accueil critique exceptionnel qui l’a placé tout en haut des classements de l’année. À une époque où la musique se consomme souvent au titre, Gorillaz rappelle la puissance de l’album comme format à part entière.

Ceux qui ont aimé nos précédents rendez-vous, de « The Wow! Signal » de Muse à l’album d’Olivia Rodrigo, retrouveront ici ce goût pour les disques qui prennent des risques. « The Mountain » n’est pas l’album le plus immédiat de Gorillaz, mais c’est peut-être l’un de ses plus profonds. Un sommet, au sens propre comme au figuré, qu’il faut prendre le temps de gravir.