Vincent Belorgey, connu du monde entier sous le nom de Kavinsky, s’est éteint le 28 juillet 2026 à son domicile parisien, à l’âge de 50 ans, trois jours avant son anniversaire. Avec lui disparaît l’une des voix les plus singulières de l’électro française : l’homme qui a transformé une Ferrari fantôme en légende et offert au film « Drive » son battement de cœur au néon.
Un personnage échappé de 1986
Derrière Kavinsky, il y avait un personnage avant d’y avoir un homme. Vincent Belorgey s’était inventé un alter ego aux yeux rouges et à la peau blafarde, doté d’une mythologie précise : un pilote qui aurait encastré sa Testarossa en 1986 pour ressurgir vingt ans plus tard, en 2006, sous la forme d’un zombie producteur de musique. Ce masque de fiction lui permettait de raconter des histoires plutôt que d’exposer son visage — une élégance rare dans un milieu obsédé par l’image.
Figure de la nouvelle vague de la French Touch électro, il grandit dans l’orbite de son ami de toujours Quentin Dupieux — le cinéaste et musicien Mr Oizo, qui l’aide à lancer sa carrière — et du label Record Makers. Proche de la galaxie Ed Banger et de son patron Pedro Winter, alias Busy P, il pose dès ses premiers EP, « Teddy Boy » (2006) et « 1986 » (2007), les bases d’un son rétro-futuriste gorgé de synthés eighties et de fantasmes automobiles, bien avant que le mot « synthwave » n’entre dans le vocabulaire courant.
« Nightcall », « Drive » et la bascule
Tout bascule en 2010 avec « Nightcall ». Porté par la voix de Lovefoxxx, la chanteuse du groupe CSS, coproduit avec Guy-Manuel de Homem-Christo, la moitié de Daft Punk, et mixé par SebastiAn, le morceau est une merveille de mélancolie au vocodeur, taillée pour les autoroutes nocturnes.
Un an plus tard, Nicolas Winding Refn ouvre son film « Drive », avec Ryan Gosling au volant, sur ces premières notes. La séquence entre instantanément dans la légende, et « Nightcall » devient le générique d’une génération. En quelques minutes de pellicule, l’esthétique néon de Kavinsky quitte les clubs pour conquérir le monde : la bande originale de « Drive » fera davantage pour la synthwave que dix ans de nuits underground, irriguant au passage le cinéma, la publicité et le jeu vidéo.
« OutRun » (2013), le premier album
Il faudra attendre février 2013 pour un véritable premier album. « OutRun » — du nom du jeu d’arcade de courses automobiles — déroule la mythologie du personnage sur une bande-son de poursuites et de couchers de soleil pixelisés. Kavinsky y convie du beau monde : The Weeknd, encore montant, sur l’envoûtant « Odd Look », le rappeur Havoc de Mobb Deep, ou son complice SebastiAn. C’est le disque qui installe durablement sa signature : basses grasses, nappes chromées et nostalgie de film de série B pleinement assumée.
« Reborn » (2022), la renaissance
Puis Kavinsky se fait rare. Neuf ans passent avant « Reborn », publié le 25 mars 2022 — un titre qui sonne comme une évidence pour un artiste bâti sur l’idée de retour d’entre les morts. Enregistré au studio Motorbass à Paris, l’album est coproduit avec Victor Le Masne et Gaspard Augé, la moitié de Justice. On y croise Sébastien Tellier, Cautious Clay, Kareen Lomax ou encore Morgan Phalen. Plus texturé, plus mélodique, « Reborn » prouve que le personnage n’avait rien perdu de son magnétisme, ni de son sens du grand frisson cinématographique.
Des JO à l’éternité
La consécration populaire viendra d’un lieu inattendu. À l’été 2024, lors de la cérémonie de clôture des Jeux olympiques de Paris — dont Victor Le Masne, justement, assurait la direction musicale —, « Nightcall » résonne devant le monde entier, réinterprété aux côtés de Phoenix et d’Angèle. Le morceau né dans l’ombre des clubs devient, le temps d’une soirée, un hymne partagé par des milliards de spectateurs.
Sa disparition, à 50 ans, laisse l’électro française et tous les amoureux de « Drive » orphelins d’un artiste qui aura su faire d’un masque de zombie l’un des symboles les plus émouvants de la musique hexagonale. Les hommages affluent, de la scène électro jusqu’au sommet de l’État. Mais le plus bel épitaphe tiendra sans doute en une image : une route déserte, la nuit, et « Nightcall » qui recommence. Kavinsky, lui, continuera de rouler.







