Aretha Franklin, publicite Atlantic Records, 1967 (domaine public)
Une voix venue du gospel de Detroit a fini par réécrire les règles de la pop, du soul et de la musique noire américaine tout entière. Fille de pasteur, formée dans les églises baptistes avant même d’avoir dix ans, Aretha Franklin n’a jamais eu besoin d’un producteur pour exister : elle a imposé sa manière de chanter, quitte à transformer des chansons écrites par d’autres en versions si définitives que leurs auteurs eux-mêmes ont fini par s’effacer devant elle. Dix titres, des studios Atlantic de la fin des années 1960 jusqu’au duo pop qui a clos sa décennie la plus improbable, pour comprendre pourquoi on continue de l’appeler la Reine de la Soul, plus de cinquante ans après ses premiers succès chez Atlantic.
Respect (1967)
Le titre existait déjà, signé et enregistré par Otis Redding deux ans plus tôt : une chanson d’homme qui réclame qu’on le respecte en rentrant du travail. Avec ses sœurs Erma et Carolyn à l’écriture des chœurs, Aretha Franklin en change le sens presque entièrement : elle ajoute l’épellation R-E-S-P-E-C-T, le fameux « sock it to me », et retourne la chanson à la première personne. Le résultat devient un hymne, repris aussi bien par le mouvement des droits civiques que par celui des femmes, numéro un du Hot 100 et l’un des premiers titres intronisés au Grammy Hall of Fame. On raconte qu’Otis Redding lui-même, en entendant ce qu’elle en avait fait, aurait admis, mi-dépité mi-admiratif, que sa chanson ne lui appartenait plus.
(You Make Me Feel Like) A Natural Woman (1967)
Carole King et Gerry Goffin l’ont écrite après que le producteur Jerry Wexler leur a lancé le titre comme un défi. Carole King racontera plus tard qu’en entendant ce qu’Aretha Franklin en avait fait, elle a compris qu’elle n’aurait plus jamais besoin de l’interpréter elle-même : la version était devenue sienne. Cinquante ans plus tard, Aretha remontait encore sur scène pour la chanter en hommage à Carole King, lors d’une cérémonie où même le président des États-Unis, dans le public, essuyait une larme.
Chain of Fools (1967)
Un unique riff de guitare, hypnotique, répété jusqu’à l’transe : c’est tout ce dont Aretha Franklin a besoin pour construire l’un de ses titres les plus samplés. Écrite par Don Covay, portée par les chœurs de ses sœurs et de Cissy Houston, la mère de Whitney, la chanson grimpe à la deuxième place du Hot 100 et reste des semaines numéro un R&B.

Ain’t No Way (1968)
Signée par sa sœur Carolyn Franklin, cette ballade déchirante donne à Aretha l’occasion de montrer l’étendue de son registre, du grave au falsetto suraigu que Cissy Houston tient en fond sonore sur toute la fin du morceau. C’est souvent cité comme l’un des sommets vocaux absolus de sa discographie, loin de l’image de chanteuse uniquement puissante : ici, la voix se fait fragile.
Think (1968)
Coécrite avec son mari de l’époque, Ted White, « Think » martèle le mot « freedom » en plein cœur de l’Amérique de la ségrégation, sans jamais perdre son groove funk. Le titre trouvera une deuxième vie inattendue en 1980, quand Aretha Franklin le rejoue, en robe de serveuse, dans une scène désormais culte du film Les Blues Brothers.
I Say a Little Prayer (1968)
Burt Bacharach et Hal David l’avaient écrite pour Dionne Warwick. Aretha Franklin l’enregistre presque en passant, pensée au départ comme simple face B, avec ses choristes qui improvisent des réponses en chœur gospel. Le résultat éclipse l’original dans la mémoire collective au point que beaucoup découvrent aujourd’hui encore la version de Dionne Warwick après celle d’Aretha, et non l’inverse.
Spanish Harlem (1971)
Reprise d’un tube de Ben E. King datant de 1960, « Spanish Harlem » prouve qu’Aretha Franklin ne se limite pas à la deep soul : la voix se fait plus légère, presque pop, portée par des arrangements de cordes qui évoquent la variété latine autant que le rhythm and blues. Le titre grimpe jusqu’à la deuxième place du Hot 100, preuve que la chanteuse sait aussi habiter des chansons qui ne viennent pas directement de l’église ou du blues.
Rock Steady (1971)
Écrite par Aretha elle-même, portée par une rythmique funk redoutablement efficace, « Rock Steady » deviendra l’un des morceaux les plus samplés du hip-hop des décennies suivantes. La preuve qu’au début des années 1970, la chanteuse ne se contente déjà plus d’interpréter : elle compose et façonne son propre groove.
Freeway of Love (1985)
Le virage des années 1980 aurait pu être fatal à bien des légendes de la soul. Aretha Franklin, elle, y trouve un nouveau souffle grâce au producteur Narada Michael Walden et au saxophone de Clarence Clemons, figure du E Street Band de Bruce Springsteen. « Freeway of Love » la ramène en haut des classements, à l’heure où MTV impose ses propres codes, sans qu’elle ait besoin de renier une seule seconde de son passé.
I Knew You Were Waiting (For Me) (1987)
Le duo avec George Michael, alors au sommet de sa gloire post-Wham!, referme la boucle de la manière la plus symbolique qui soit : la Reine de la Soul et la nouvelle génération pop se partagent le même refrain, et le titre devient le deuxième et dernier numéro un américain de la carrière d’Aretha Franklin. Une passation de témoin en forme de tube planétaire, autant qu’une chanson d’amour.
Vingt ans séparent « Respect » de ce duo avec George Michael, et pourtant la voix n’a rien perdu de sa puissance ni de son autorité. Entre-temps, Aretha Franklin est devenue en 1987 la première femme intronisée au Rock and Roll Hall of Fame, une reconnaissance qui consacre autant la chanteuse que l’autrice-compositrice qu’elle a été sur plusieurs de ces dix titres. De la ballade la plus nue à la démonstration funk la plus rythmée, en passant par la reprise qui efface l’originale, ces chansons dessinent le portrait d’une artiste qui n’a jamais eu besoin de choisir entre popularité et exigence.
