Il y a des disques qui donnent l’impression qu’un artiste range enfin ses doutes au vestiaire pour filer sur la piste. « What Are The Odds », le troisième album de Jorja Smith paru ce vendredi, est de ceux-là. La chanteuse britannique, révélée en 2018 par un premier disque tout en retenue, signe ici son projet le plus dansant, le plus solaire, et sans doute le plus libre.

    Douze titres, une seule direction : le mouvement. Là où on attendait la soul feutrée qui a fait sa réputation, Jorja Smith embrasse les basses du garage anglais et les rythmiques chaloupées de l’afro-house. Le résultat tient autant du club que de la confidence, et la presse britannique ne s’y est pas trompée en saluant l’album de quatre étoiles.

    Un troisième album qui assume enfin le dancefloor

    Derrière ce virage, un nom : P2J. Le producteur, passé par les studios de Beyoncé, Stormzy ou Wizkid, façonne un son à la croisée du UK garage et de l’afrobeats, où la voix de la chanteuse glisse sans jamais forcer. On y retrouve la chaleur de ses débuts, mais posée sur des tempos qui invitent à bouger plutôt qu’à s’asseoir. C’est un pari de production autant que d’écriture : garder l’émotion intacte tout en changeant complètement de rythme cardiaque.

    Dès « For Life », qui ouvre le disque, le ton est donné. Le morceau-titre « What Are The Odds » et « Dancing » prolongent cette énergie, tandis que « The Way It Was » ou « Young Heart » ménagent des respirations plus intimes. L’album ne renie jamais la mélancolie qui traverse toute son œuvre ; il la fait simplement danser. On pense parfois aux nuits londoniennes des années 2000, aux sound systems et aux pirates radios, réactualisés pour 2026.

    « What’s Done Is Done », premier extrait de l’album — FAMM

    Wizkid et Devlin, deux invités qui balisent le voyage

    Deux featurings viennent éclairer le parcours. Sur « Alive », Jorja Smith retrouve Wizkid : la star nigériane et la Britannique avaient déjà tissé une complicité par le passé, et leur duo confirme ici l’axe Londres-Lagos qui irrigue tout le disque. Sur « This City », c’est le vétéran du grime Devlin qui pose sa gouaille, clin d’œil direct aux racines urbaines de la chanteuse. Deux invités, deux mondes, mais la même ville en toile de fond : Londres, omniprésente.

    Le single « I Lied, You Lied » — FAMM

    Le single « I Lied, You Lied », sorti à la mi-août, avait donné le la. Son clip, tourné dans les rues de Mexico, met en scène une rupture assumée et un lâcher-prise revendiqué — exactement le mouvement de tout l’album. Avant lui, « What’s Done Is Done » avait ouvert la marche au printemps, première pierre d’un disque pensé pour l’été.

    De la soul de ses débuts au groove de 2026

    Sept ans après « Lost & Found » et deux ans après « Falling or Flying », Jorja Smith n’a plus rien à prouver côté écriture. Ce qu’elle cherchait ici, c’est un souffle neuf, une manière de se surprendre elle-même. Elle rejoint ainsi une génération de voix féminines qui réinventent la soul et le R&B à leur façon, de la révélation Ravyn Lenae à l’étoile afropop Ayra Starr, avec qui elle partage ce goût du métissage des genres et des frontières poreuses entre les continents.

    « What Are The Odds » n’est pas une révolution, c’est une libération. Jorja Smith y prouve qu’on peut vieillir en musique sans se figer, qu’une grande voix soul a le droit de préférer, le temps d’un disque, la joie brute du dancefloor à la gravité des ballades. Un pari sur le plaisir, gagné haut la main.