Nicolas Godin, moitié du duo Air, a une position tranchée sur les consoles de mixage : il n’en veut pas, il considère que c’est un outil d’ingénieur du son, et il n’en possède pas dans son propre studio. Venant d’un musicien dont la production sonore est un modèle du genre, la déclaration mérite qu’on s’y arrête — parce qu’elle démonte une croyance tenace du home-studio.
Une position de musicien, pas de technicien
Dans l’entretien qui a inspiré la vidéo, Nicolas Godin retrace son parcours et explique comment il fabrique sa musique. Au détour de cette conversation, il indique son désintérêt pour les consoles de mixage, qu’il voit comme l’outil d’un autre métier que le sien, et précise ne pas en avoir dans son studio personnel.
Il faut entendre la nuance. Il ne dit pas que les consoles ne servent à rien, ni qu’elles sonnent mal. Il dit qu’elles ne correspondent pas à sa façon de travailler — celle d’un musicien qui compose, empile, essaie, garde ou jette, et pour qui l’objet central est l’instrument, pas la table de mixage.
C’est un point de vue qu’on entend rarement formulé aussi nettement, parce que la console reste le symbole du studio professionnel. Une grande table éclairée est devenue le décor obligé des photos de studio, au point qu’on a fini par confondre l’outil et la compétence.
Ce que la console apporte, et ce qu’elle coûte
Le vrai apport d’une console n’est ni magique ni mystérieux : c’est un rapport physique à l’équilibre. Dix doigts sur dix faders, on entend le mix bouger comme un tout, et on prend des décisions d’ensemble beaucoup plus vite qu’en cliquant piste par piste. À cela s’ajoute, sur les modèles analogiques, une coloration de circuit qui fait partie du son de certains disques.
Le coût est tout aussi concret. Le rappel de session — reproduire à l’identique un mixage validé trois semaines plus tôt — est laborieux, là où l’ordinateur le fait en un clic. Il faut de la place, de l’entretien, de l’alimentation, et souvent une intervention technique quand le matériel a voyagé.
Un souvenir de direction technique
J’ai passé plusieurs années en direction technique de studio, dont une longue période autour d’une grande console numérique importée des États-Unis. Il a fallu adapter le patch et l’alimentation avant même de pouvoir l’allumer. Les séances qui ont suivi étaient magnifiques — et chaque changement d’organisation prenait un après-midi. C’est là que j’ai compris que le débat n’est jamais « analogique contre numérique » : c’est le rapport entre ce que l’outil vous fait gagner et ce qu’il vous prend en logistique.
Le paradoxe de la Trident au studio Atlas
Petit détail savoureux : une console Trident analogique trône dans le studio Atlas, le quartier général du groupe. Contradiction ? Pas vraiment. Un studio partagé, qui accueille des ingénieurs du son et des sessions de groupe, n’a pas les mêmes besoins qu’un espace de composition personnel. La console y est un outil de travail collectif, une interface commune, autant qu’une machine à mixer.
C’est exactement la distinction utile pour vous : la question n’est pas « faut-il une console ? » mais « qui va s’en servir, et pour faire quoi ? ».
Comment décider pour votre propre studio
Trois questions suffisent, dans cet ordre.
- Combien de sources devez-vous équilibrer en même temps, en temps réel ? Si la réponse est « une ou deux », une surface de contrôle ne changera rien. Si vous enregistrez régulièrement un groupe entier, le geste physique devient rentable.
- Combien de fois revenez-vous sur un mixage ? Un projet qui vit plusieurs mois, avec des allers-retours, plaide très fortement pour le tout-ordinateur et son rappel total.
- Qu’est-ce qui vous fatigue ? Si c’est l’écran, une surface tactile ou une petite console de contrôle vous fera gagner plus d’heures qu’un nouveau plugin. Si c’est le câblage, l’inverse.
Notez qu’aucune de ces questions ne porte sur le son. Ce n’est pas un oubli : à budget égal, l’écoute et le traitement acoustique de la pièce transformeront votre travail bien davantage qu’une console. C’est le même raisonnement que celui exposé dans l’article consacré au mastering, où l’investissement prioritaire d’un studio est toujours le monitoring.
Ce que dit la vidéo
La vidéo ci-dessus revient sur l’entretien de Nicolas Godin et sur ce qu’il apprend à un musicien indépendant. Au-delà de la question des consoles, son récit de débuts est instructif : il ne vient pas d’une famille de musiciens, il a rencontré au lycée des amis avec qui faire de la musique — dont certains sont devenus célèbres —, et c’est la persévérance, bien plus qu’un talent révélé, qui explique sa trajectoire. Il y parle aussi longuement de son rapport au matériel, et de la manière dont être correctement équipé permet d’aller au bout de ses idées.
Questions fréquentes
- Une console analogique fait-elle vraiment « sonner » un mix ?
- Elle le colore, ce qui n’est pas la même chose. Un circuit analogique ajoute des non-linéarités que beaucoup trouvent flatteuses, et qui sont devenues une signature d’époque. Mais aucune console ne corrige un arrangement bancal ni une prise ratée.
- Et une surface de contrôle sans audio ?
- C’est souvent le meilleur compromis pour un musicien : le geste physique et la vue d’ensemble, sans le patch, sans l’entretien, et avec le rappel total du séquenceur. Le budget est sans commune mesure avec celui d’une vraie console.
- Comment savoir si mes limites viennent de l’outil ?
- Faites écouter un de vos mixages à quelqu’un dont vous respectez l’oreille et demandez-lui ce qui le gêne. Si la réponse porte sur l’équilibre, l’arrangement ou la prise, aucun matériel n’y changera rien. Si elle porte sur des choses que vous n’entendez pas chez vous, le problème est votre écoute — pas votre table.
- Faut-il un ingénieur du son quand on a déjà du bon matériel ?
- Ce sont deux choses indépendantes. Le matériel vous donne des possibilités ; l’ingénieur du son vous apporte une méthode et une oreille entraînée. Voir n’allez en studio que quand c’est nécessaire pour arbitrer au cas par cas.
Pour aller plus loin
- N’allez en studio que quand c’est nécessaire — où placer votre budget de production.
- Le mastering pour les musiciens — pourquoi l’écoute prime sur tout le reste.
- Matthieu Chedid, l’homme-guitare — l’identité qui se construit par l’instrument.