Pochette de The Godbody, Team League Entertainment
Il aura fallu attendre plus de trente ans de carrière pour voir ces trois noms réunis sur une seule pochette. Rakim, l’un des architectes de l’écriture rap moderne, Kurupt, pilier de la Dogg Pound et de la scène californienne des années 1990, et Masta Killa, membre du Wu-Tang Clan, viennent de sortir un album commun, sobrement intitulé « The Godbody ».
Le rapprochement a de quoi surprendre : aucun des trois n’avait pour habitude de partager l’affiche de manière aussi frontale. Rakim vient de Long Island et incarne la Nouvelle-Angleterre des années 1980, celle d’Eric B. & Rakim et de ses textes construits comme des problèmes de mathématiques. Kurupt a grandi dans le giron de Death Row Records, sur la côte ouest, aux côtés de Snoop Dogg et Daz Dillinger au sein de la Dogg Pound. Masta Killa, lui, appartient à la mythologie du Wu-Tang Clan et à son sens du collectif. Faire cohabiter ces trois héritages sur un même disque revient à rejouer, près de trente ans plus tard, les grandes rivalités géographiques qui ont structuré le rap américain.
Trois écoles du rap sous un même toit
Le disque, produit intégralement par Rakim lui-même aux côtés du beatmaker Nick Wiz, mise sur la coexistence plutôt que sur la fusion. Rakim garde sa diction posée et son sens de la formule, Kurupt son débit rapide et son argot californien, Masta Killa la gravité et l’univers propres au Wu-Tang Clan. Porté par le label Team League Entertainment, le projet s’étale sur quinze titres et assume un son proche du boom-bap des années 1990, loin des standards actuels du hip-hop grand public.
Une distribution qui convoque toute une génération
« The Godbody » ne s’arrête pas à ses trois têtes d’affiche. La liste des invités ressemble à un sommet du rap des années 1990 et 2000 remis au goût du jour, avec notamment :
- Snoop Dogg et Daz Dillinger, compagnons de route de Kurupt à la Dogg Pound
- Ghostface Killah et Raekwon, aux côtés de leur frère de clan Masta Killa
- KRS-One et Kool G Rap, deux figures tutélaires du rap new-yorkais
- Eminem et Jay-Z, invités sur l’interlude « God Speak »

Rakim retrouve le studio en solo
Au milieu des featurings, un titre se distingue particulièrement : « A Different Kind » marque le retour de Rakim sur un morceau solo qu’il a lui-même produit, une première depuis quinze ans. Pour un artiste plus habitué ces dernières années aux apparitions ponctuelles qu’aux projets personnels, ce genre de geste pèse davantage qu’une simple ligne de crédits : il confirme que le rappeur reste impliqué dans l’écriture et la production, pas seulement prêté pour l’occasion.

Le titre du deuxième morceau, « DPG-Wu-Tang, Wu-Tang-DPG », résume à lui seul l’intention du disque : acter, noir sur blanc, la rencontre entre la Dogg Pound et le Wu-Tang Clan, deux des collectifs les plus influents de l’histoire du genre, jusque-là rarement associés sur un même projet. Le clip qui accompagne ce titre a été mis en ligne dès la fin août sur la chaîne officielle de Rakim, avant même la sortie complète de l’album, comme pour préparer le terrain à cette union inédite.
Ce qu’on en retient
« The Godbody » fonctionne moins comme un album de rentrée calibré pour les charts que comme un geste de transmission entre générations et entre côtes américaines longtemps opposées. Le pari n’était pas gagné d’avance : réunir des styles aussi marqués aurait pu produire un disque bancal. Le résultat tient pourtant la route, porté par le respect mutuel affiché par les trois têtes d’affiche et par une production qui ne cherche jamais à courir après les tendances du moment.
Reste à savoir si « The Godbody » trouvera une place durable au-delà du cercle des amateurs de rap old-school. Le disque ne vise clairement pas les plateformes de streaming grand public ni les classements hebdomadaires : il s’adresse d’abord à un public qui a grandi avec ces trois noms, et à une génération plus jeune curieuse de comprendre d’où vient le rap qu’elle écoute aujourd’hui. À ce titre, la démarche compte au moins autant que le résultat : elle rappelle qu’un genre né de rivalités de quartier peut aussi se retrouver, trois décennies plus tard, autour d’un projet commun.
