Il aura tout traversé en une décennie à peine : la galère des débuts, le triomphe de « Starmania », les tubes en rafale, l’engagement au premier rang et, déjà, la légende. Daniel Balavoine reste, près de quarante ans après sa mort, l’une des figures les plus vibrantes de la chanson française — un artiste entier, incapable de tiédeur, qui aura porté sa voix haut perchée comme un drapeau. De la même génération que les grands noms de la variété de son temps — on pense à France Gall et à l’univers de Michel Berger —, il s’en distingue par une rage qui ne l’a jamais quitté. Dix chansons pour retracer ce météore.
Lady Marlène (1977)
Avant les stades et les Victoires, il y a ce premier éclat. « Lady Marlène » sort en 1977, porté par une voix haut perchée qui tranche déjà avec tout ce qui se fait alors dans la variété française. Le morceau ne casse pas encore la baraque, mais il attire l’oreille de Michel Berger, qui verra en ce jeune homme rageur l’interprète idéal pour son opéra rock à venir. Rétrospectivement, tout Balavoine est là : l’urgence, le grain rock, cette manière de pousser la note jusqu’à la fêlure.
Le chanteur (1978)
C’est LA chanson qui le fait basculer. « Le chanteur » est un autoportrait sans fard : celui d’un garçon qui rêve de « crever l’écran » et le crie à la face d’un métier qui l’a longtemps ignoré. Le texte, d’une lucidité désarmante, dit la faim de reconnaissance autant que la peur de la chute. En quelques couplets, Balavoine passe de l’anonymat au statut de nouvelle voix qui compte — et signe l’un des hymnes les plus repris de la chanson française.
Je ne suis pas un héros (1980)
Extrait de l’album « Un autre monde », « Je ne suis pas un héros » installe la formule qui fera merveille : une mélodie imparable au service d’un texte qui refuse les postures. Balavoine y déboulonne la figure du sauveur, revendique ses failles, et transforme cet aveu de fragilité en tube. On y entend déjà l’homme qui, dans la vie publique, se méfiera toujours des grands mots et des faux prophètes.
Mon fils ma bataille (1980)
Rares sont les tubes bâtis sur un sujet aussi rugueux. « Mon fils ma bataille » raconte le combat d’un père pour la garde de son enfant, dans le sillage du film « Kramer contre Kramer ». Balavoine y met une intensité quasiment théâtrale, la voix au bord de la rupture, portée par une montée orchestrale implacable. Le morceau devient un classique instantané et prouve que la variété peut empoigner les douleurs les plus intimes sans jamais tricher.
La vie ne m’apprend rien (1980)
Souvent éclipsée par les singles phares de « Un autre monde », cette chanson est pourtant l’une des plus attachantes de son répertoire. Balavoine y ausculte le vertige de l’existence avec une gravité mêlée de tendresse, et la scène en révèle toute la charge : au piano, la mélodie prend une ampleur bouleversante. C’est le Balavoine intime, celui qui doute à voix haute.
Vivre ou survivre (1982)
Avec « Vivre ou survivre », issu de l’album « Vendeurs de larmes », le propos se fait plus frontal. Le titre oppose l’existence pleine à la simple mécanique de la subsistance, et sonne comme un manifeste. Balavoine, de plus en plus engagé dans la vie de la cité, y injecte cette énergie de la révolte qui le caractérise. La chanson reste l’un de ses cris les plus fédérateurs.
Aimer est plus fort que d’être aimé (1985)
Sur l’album « Sauver l’amour », Balavoine ralentit le tempo pour une ballade d’une pudeur rare. « Aimer est plus fort que d’être aimé » renverse la logique du sentiment : il place le don au-dessus de la réciprocité, l’élan au-dessus de la récompense. La production, feutrée et lumineuse, laisse toute la place à une interprétation retenue. C’est peut-être là qu’on mesure le mieux le chemin parcouru par le rockeur écorché des débuts.
L’Aziza (1985)
Difficile de trouver plus lumineux dans son œuvre. « L’Aziza », déclaration d’amour à son épouse Corinne, se mue en hymne antiraciste : « Ta couleur et tes mots, tout m’attire, tout me plaît. » Portée par un groove chaleureux, la chanson devient un étendard de tolérance qui n’a rien perdu de sa force. Elle sera couronnée d’une Victoire de la musique quelques semaines après la disparition de son auteur, comme un ultime pied de nez du destin.
Tous les cris les SOS (1985)
Face B de « L’Aziza » devenue à part entière l’une de ses chansons les plus aimées, « Tous les cris les S.O.S. » est une prière laïque, un appel jeté dans le vide. La mélodie, ample et déchirante, épouse un texte qui parle de détresse et d’espérance mêlées. Reprise sur toutes les scènes, chantée par des chœurs entiers, elle est devenue un patrimoine commun — de celles qu’on fredonne sans même savoir à quel point elles nous habitent.
Sauver l’amour (1986)
Ce sera son dernier grand titre. « Sauver l’amour », chanson-titre de l’album, sort en single au moment même où Balavoine trouve la mort dans un accident d’hélicoptère lors du Paris-Dakar, le 14 janvier 1986. Le morceau, qui convoque les misères du monde pour mieux exalter l’urgence d’aimer, prend dès lors une résonance tragique. En l’écoutant aujourd’hui, on entend le testament d’un artiste de trente-trois ans qui n’aura jamais cessé de croire que la chanson pouvait réparer un peu le monde.
Dix titres ne suffisent évidemment pas à embrasser une œuvre aussi dense — on aurait pu convoquer « Quand on arrive en ville », « SOS d’un terrien en détresse » ou « Petit homme mort au combat ». Mais de « Lady Marlène » à « Sauver l’amour », c’est déjà tout un parcours qui se dessine : celui d’un homme pressé, généreux et révolté, dont les chansons continuent, génération après génération, de trouver preneur.





