The Same Place — pochette officielle (Elephant 6 Recording Co.)
Il aura fallu vingt-sept ans, deux deuils et une collecte méticuleuse de bandes abandonnées pour que « The Same Place » voie le jour. The Olivia Tremor Control, groupe pivot du collectif psychédélique Elephant 6 aux côtés de Neutral Milk Hotel ou of Montreal, signe avec cet album un retour qui ressemble davantage à un adieu : son dernier disque, disponible depuis le 23 octobre, referme un chapitre ouvert au milieu des années 1990 à Athens, en Géorgie.
Un disque fini par les survivants
The Olivia Tremor Control s’est formé autour de Will Cullen Hart et Bill Doss, deux figures centrales de la scène psych-pop d’Athens, là où Elephant 6 a posé ses bases avant d’essaimer jusqu’à Neutral Milk Hotel et Jeff Mangum. Le groupe n’avait plus publié de disque depuis « Black Foliage: Animation Music Volume 1 » en 1999. Bill Doss est mort en 2012. Will Cullen Hart, affaibli depuis des années par la sclérose en plaques, s’est éteint le 29 novembre 2024 — le jour même où deux titres inédits du groupe, « The Same Place » et « Garden of Light », sortaient en single, comme un dernier message laissé en suspens. Ce sont les membres survivants, Eric Harris, John Fernandes et Peter Erchick, épaulés par les producteurs Derek Almstead, Jason NeSmith et Ron Kwasman, qui ont repris les notes et les bandes de Hart pour assembler ce double album de vingt-sept titres. Le résultat n’est donc pas un disque posthume au sens strict : c’est une œuvre commencée à plusieurs mains et terminée par celles qui restaient.
« Garden of Light » ouvre le bal avec cette marque de fabrique propre au groupe : des couches de cuivres, de boîtes à rythmes bricolées et de chœurs qui s’empilent sans jamais tout à fait se résoudre en une mélodie unique. C’est un morceau charnière, celui qui accompagnait l’annonce de la mort de Hart, et qui porte depuis un poids que la chanson elle-même, lumineuse et presque naïve dans sa construction, ne laissait pas deviner à l’origine.
Une collection-fleuve, pas un disque de deuil
Le choix du format double album, vingt-sept titres, n’a rien d’un caprice de studio. C’est la méthode Olivia Tremor Control depuis toujours : accumuler des fragments, des interludes, des chutes de bande et des chansons pop parfaitement construites, puis les faire cohabiter comme un collage sonore plutôt qu’un tracklisting linéaire. « The Same Place » suit cette logique jusqu’au bout, et c’est précisément ce qui le sauve du pathos. Le disque ne se referme pas sur lui-même en hommage funèbre : il avance, bifurque, s’amuse encore.
« Advice From The Oceans » en est la meilleure preuve : une ode presque enfantine à la mer, portée par des cuivres qui rappellent davantage une fanfare de village que n’importe quel disque psychédélique contemporain. C’est l’un des tout premiers morceaux nés des sessions de reprise du groupe en 2010, bien avant que le projet d’album ne se précise vraiment — la preuve que « The Same Place » couvre en réalité près de quinze ans de travail par intermittence, et pas seulement les derniers mois de la vie de Hart.
Plus tardif dans la genèse du disque, « Timewaster » resserre le propos : guitares plus franches, rythmique plus directe, comme un dernier sursaut d’énergie avant la clôture. Les critiques l’ont décrit comme un « dernier opus » à l’intérieur même de l’album, et le terme n’est pas usurpé : le morceau a la densité d’un titre pensé pour conclure, pas pour simplement remplir une place dans une tracklist déjà longue de vingt-sept entrées.
Elephant 6, une utopie qui continue de produire
Pour mesurer ce que représente ce retour, il faut se souvenir de ce qu’était Elephant 6 à son apogée : un collectif informel né à Ruston, en Louisiane, avant de se fixer à Athens et Denver, qui a vu passer Neutral Milk Hotel, les Apples in Stereo, Beulah ou encore The Music Tapes. The Olivia Tremor Control en était l’un des piliers esthétiques, celui qui a poussé le plus loin l’esprit de collage sonore hérité des Beach Boys période « Smile » et des Beatles période « Revolver ». Là où Jeff Mangum a choisi le silence pendant quinze ans après « In the Aeroplane Over the Sea », Hart et Doss avaient continué, plus discrètement, à faire tourner la machine Elephant 6 jusqu’à leurs disparitions respectives.
« The Same Place » sort en vinyle double, un format qui convient à l’ampleur du projet : vingt-sept titres, trop pour un disque simple, pas assez disparates pour justifier un triple album. La presse spécialisée américaine a plutôt bien reçu ce retour posthume : un critique du média That Love Podcast l’a résumé comme « un beau retour final », en soulignant que le disque, même en servant d’adieu, ne cherche jamais à se faire poli ou consensuel pour l’occasion.
Pourquoi ce disque compte
On pourrait réduire « The Same Place » à son contexte : un groupe culte, un fondateur disparu, un album achevé par les survivants. Ce serait passer à côté de l’essentiel. Le disque tient avant tout parce qu’il ne cherche jamais la facilité du tribute post-mortem. Il prolonge une esthétique précise — celle d’un collectif d’Athens qui, dans les années 1990, a réinventé la pop psychédélique américaine à coups de magnétophones bricolés et d’arrangements de chambre improbables — sans la figer dans la nostalgie. Pour qui n’a jamais écouté Elephant 6, « The Same Place » reste une porte d’entrée exigeante mais généreuse ; pour les habitués, c’est la fermeture, pleine de dignité, d’une des histoires les plus singulières du rock indépendant américain.

