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Pochette officielle de l'album « Private Dancer » (1984) — Capitol Records

Il y a la voix, d’abord : rauque, puissante, capable de transformer une ballade pop en cri du cœur. Il y a ensuite une trajectoire unique dans l’histoire de la musique populaire, de la Ike & Tina Turner Revue des années 1960 à la star planétaire des années 1980, en passant par une traversée du désert dont elle est sortie plus forte que jamais. Dix chansons pour retracer, par époques, le parcours de Tina Turner, de ses débuts dans le Tennessee jusqu’à un thème de James Bond qui clôturera ses grandes années de pop-rock.

L’ère Ike & Tina (1971-1973)

Avant la star solo, il y a eu quinze ans de duo avec Ike Turner, mari et partenaire de scène, qui lui apprend le métier mais la maintient aussi sous une emprise dont elle ne se libèrera qu’à la fin des années 1970. Deux titres suffisent à résumer la puissance de cette période.

« Proud Mary » (1971)

Reprise d’un titre de Creedence Clearwater Revival, portée par la Ike & Tina Turner Revue, « Proud Mary » s’ouvre en douceur avant de basculer, sur un « nice and rough » désormais célèbre, dans une version deux fois plus rapide et deux fois plus brutale que l’original. C’est ce virage, porté par les Ikettes et une section de cuivres incandescente, qui vaudra au duo son premier Grammy et sa plus grosse entrée dans le Top 5 américain. On y entend déjà tout ce qui fera la signature de Tina Turner : une énergie scénique qui n’appartient qu’à elle, capable de transformer n’importe quel morceau en explosion de rock’n’roll.

« Nutbush City Limits » (1973)

Rare morceau que Tina Turner a elle-même écrit, « Nutbush City Limits » raconte, sur un riff funk tranchant, la petite ville agricole du Tennessee où elle a grandi : les champs de coton, l’église du dimanche, le dancing du samedi soir. Dernier grand succès du duo Ike & Tina avant leur séparation, le titre a aussi connu une seconde vie dans les années 1990, repris en version plus électronique, preuve qu’il n’a jamais vraiment quitté les pistes de danse. On y entend une Tina Turner auteure, et pas seulement interprète, qui pose les bases de l’indépendance artistique qu’elle revendiquera pleinement une dizaine d’années plus tard.

Le comeback (1983-1984)

Séparée d’Ike Turner depuis 1978, ruinée et cantonnée aux cabarets, Tina Turner n’a plus de contrat avec aucun label au début des années 1980. Le temps d’un single puis d’un album, tout bascule.

« Let’s Stay Together » (1983)

Après des années de traverseé du désert suivant sa séparation avec Ike Turner, c’est cette reprise du classique soul d’Al Green qui amorce le retour de Tina Turner, d’abord au Royaume-Uni où le titre s’impose dans le Top 10. Produite par Heaven 17 et B.E.F., la version injecte des claviers synthétiques et une basse electro-funk à une chanson jusque-là associée à la soul classique, annonçant le virage pop-rock que prendra sa carrière solo. Le succès, inattendu même pour son label, convainc Capitol Records de lui donner sa chance pour un album complet : ce sera « Private Dancer », un an plus tard.

« What’s Love Got to Do with It » (1984)

Refusée par plusieurs artistes avant d’atterrir entre les mains de Tina Turner, cette chanson allait pourtant devenir le plus gros succès de toute sa carrière : numéro un aux États-Unis, Grammy de l’enregistrement de l’année, et titre qui donnera plus tard son nom au biopic consacré à la chanteuse. Le clip, où on la voit marcher dans les rues de New York en minijupe de cuir, impose une image : une femme de 44 ans, indépendante et désirable, loin des codes de l’industrie de l’époque. À 44 ans, elle devenait alors la plus âgée à atteindre la tête du Billboard Hot 100 en solo, un record qui a tenu pendant des décennies.

« Better Be Good to Me » (1984)

Deuxième single de « Private Dancer », « Better Be Good to Me » confirme que le retour de Tina Turner n’est pas un coup d’essai : le titre lui vaudra un Grammy de la meilleure performance vocale rock féminine. Sur scène, elle l’interprète en cuir noir des pieds à la tête, une silhouette qui deviendra sa marque de fabrique pour le reste de la décennie. Le morceau illustre aussi la recette gagnante de l’album : des auteurs et producteurs britanniques de la nouvelle vague pop, au service d’une voix qui vient, elle, tout droit du rock’n’roll américain.

« Private Dancer » (1984)

Titre-éponyme de l’album qui a tout relancé, « Private Dancer » est à l’origine une chanson écrite par Mark Knopfler pour Dire Straits, finalement cédée à Tina Turner. Elle y incarne, sans jamais juger, une danseuse de cabaret qui fait son travail pour l’argent plutôt que par plaisir : un récit à la première personne rare dans sa discographie, porté par une interprétation tout en retenue qui tranche avec la puissance vocale qu’on lui connaît ailleurs. Le clip, tourné au Rivoli Ballroom de Londres, a été restauré en haute définition des années plus tard, preuve de l’attachement toujours vif du public pour ce titre.

L’apogée stadium (1989)

« Foreign Affair » la consacre star des tournées européennes, un statut qu’elle gardera jusqu’à ses adieux à la scène vingt ans plus tard.

« Steamy Windows » (1989)

Extrait de « Foreign Affair », « Steamy Windows » doit son atmosphère moite à l’écriture de Tony Joe White, maître du swamp-rock, qui vient poser sa guitare sur plusieurs versions scéniques du titre. On y retrouve la Tina Turner des grandes tournées stadium de la fin des années 1980, celle qui remplissait les plus grandes salles d’Europe avec un groupe de rock pur et dur. Le morceau confirme que son incursion dans la pop ne l’a jamais éloignée du blues et du rock qui l’ont formée dans le Tennessee de son enfance.

« The Best » (1989)

Repris de Bonnie Tyler, « The Best » devient sous la voix de Tina Turner un hymne quasi universel, joué aujourd’hui dans les stades de sport comme dans les mariages. L’idée du clip, simple mise en scène de la chanteuse en concert, serait venue d’elle-même : nul besoin d’artifice quand la voix porte à ce point. Le titre n’a jamais atteint le sommet des classements officiels, mais il reste, trois décennies plus tard, le morceau que la planète associe le plus spontanément à son nom.

Les dernières grandes heures (1993-1995)

Entre le biopic qui raconte sa vie et un générique de James Bond, le milieu des années 1990 referme en beauté le grand chapitre pop-rock de sa carrière.

« I Don’t Wanna Fight » (1993)

Composée pour la bande originale du biopic « What’s Love Got to Do with It », cette ballade marque une rupture de ton dans la discographie de Tina Turner : moins de muscle, plus de vulnérabilité, au service d’un film qui revient justement sur les années les plus sombres de sa vie avec Ike Turner. Le clip, tourné par Peter Care, connaîtra une rotation massive sur MTV Europe. Le titre confirme qu’à plus de 50 ans, l’actrice de sa propre histoire sait aussi se faire entendre sur un registre plus intime.

« GoldenEye » (1995)

Commandée par Bono et The Edge, qui en écrivent les paroles et la musique en pensant spécifiquement à sa voix, « GoldenEye » devient le thème du retour de James Bond à l’écran avec Pierce Brosnan. Tina Turner y retrouve l’emphase orchestrale chère aux génériques de la saga, tout en conservant ce grain de voix rocailleux qui la distingue des autres interprètes du thème 007. Le clip, jamais officiellement diffusé en dehors des compilations vidéo de l’époque, la montre en robe blanche face à un œil doré géant : une dernière incursion grand spectacle avant que sa carrière ne ralentisse progressivement dans les années suivantes.

Dix chansons, un demi-siècle de musique, et une seule constante : une voix qui n’a jamais sonné comme une autre. De la révolte sonique de « Proud Mary » à l’emphase de « GoldenEye », Tina Turner aura traversé le rock, la soul, la pop et le cinéma sans jamais perdre ce qui la rendait reconnaissable dès les premières notes.