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Legend, The Best of Bob Marley and The Wailers / Island Records

Avant d’être une icône imprimée sur des tee-shirts du monde entier, Bob Marley a d’abord été un gamin de Nine Miles, en Jamaïque, qui enregistre son premier titre, Judge Not, en 1962. Deux ans plus tard, avec Bunny Wailer et Peter Tosh, il forme le trio vocal The Wailing Wailers et place son premier tube jamaïcain, Simmer Down. Le reste appartient à une trajectoire que peu d’artistes ont connue : celle d’un musicien de ska devenu, en moins de vingt ans, l’ambassadeur planétaire du reggae, porteur d’un message politique et spirituel qui dépasse largement la musique. Dix chansons ne suffisent évidemment pas à résumer une œuvre aussi dense, mais elles permettent de retracer l’essentiel du chemin parcouru entre Trenchtown et le reste du monde.

« Get Up, Stand Up » (1973)

Coécrite avec Peter Tosh pour l’album Burnin’, cette chanson est pensée comme un hymne de résistance, inspiré par un voyage de Marley en Haïti où il avait été marqué par la pauvreté du pays. Le titre deviendra l’un des chants de ralliement les plus repris des luttes pour les droits civiques à travers le monde, de l’Afrique du Sud de l’apartheid aux manifestations plus récentes. C’est aussi la dernière chanson que Marley interprétera en public, lors d’un concert à Pittsburgh en septembre 1980, quelques mois avant sa mort.

« I Shot the Sheriff » (1973)

Toujours sur Burnin’, ce titre raconte, à la première personne, l’histoire d’un homme accusé à tort du meurtre d’un shérif. L’année suivante, Eric Clapton en enregistre une reprise qui deviendra un numéro un aux États-Unis, offrant à Marley une notoriété internationale qu’il n’avait pas encore en tant qu’auteur. L’épisode illustre une réalité de l’époque : pour qu’un titre reggae touche le grand public occidental, il fallait souvent qu’un artiste blanc s’en empare. Marley continuera ensuite de le jouer sur scène, se le réappropriant pleinement.

« No Woman, No Cry » (1974 / live 1975)

Composée pour l’album Natty Dread, cette ballade évoque les souvenirs de jeunesse de Marley dans le quartier défavorisé de Trenchtown, à Kingston. C’est pourtant la version enregistrée en public au Lyceum Theatre de Londres, en juillet 1975 et publiée sur l’album Live!, qui deviendra la référence : plus lente, plus habitée, elle marque le premier grand succès de Marley en dehors de la Jamaïque. Le titre, souvent mal compris comme une consolation amoureuse, est en réalité un message de réconfort adressé à une femme qui a tout perdu mais qui ne doit pas pleurer.

« War » (1976)

Sur l’album Rastaman Vibration, Marley met en musique, presque mot pour mot, un discours prononcé par l’empereur éthiopien Haïlé Sélassié devant l’Assemblée générale des Nations unies en 1963, sur l’inégalité entre les races et les nations comme cause profonde des guerres. La chanson, dénuée de refrain au sens classique, fonctionne comme une déclaration politique brute, sans concession mélodique. Elle sera reprise par de nombreux artistes engagés dans les décennies suivantes, preuve de la force intacte de son texte.

« Exodus » (1977)

L’album du même nom est enregistré à Londres, où Marley s’est exilé après une tentative d’assassinat à Kingston en décembre 1976, en pleine période de tensions politiques en Jamaïque. La chanson-titre, longue de plus de sept minutes dans sa version album, puise dans l’imaginaire biblique de l’Exode pour évoquer le retour symbolique vers l’Afrique cher au mouvement rastafari. Le magazine Time désignera plus tard l’album comme le plus grand disque du XXe siècle, consécration tardive mais éclatante pour un projet né dans l’urgence et l’exil.

« Jamming » (1977)

Toujours extrait d’Exodus, ce titre illustre la facette la plus solaire du répertoire de Marley, celle qui a le plus largement irrigué la pop occidentale des décennies suivantes. Porté par une ligne de basse immédiatement reconnaissable, il atteindra la 9e place des classements britanniques. Le morceau doit beaucoup à la section rythmique du groupe, Aston « Family Man » Barrett à la basse et son frère Carlton à la batterie, véritable colonne vertébrale du son Wailers tout au long de cette période.

« One Love / People Get Ready » (1977)

Marley reprend ici le refrain du classique de la soul de Curtis Mayfield, People Get Ready, qu’il greffe à sa propre composition pour en faire un appel à l’unité devenu, bien plus tard, le titre officieux de la Jamaïque sur certaines célébrations nationales. La BBC l’a un temps désigné comme la chanson du millénaire, distinction symbolique mais révélatrice de la place qu’occupe ce titre dans l’imaginaire collectif, bien au-delà du cercle des amateurs de reggae.

« Three Little Birds » (1977)

Troisième pépite tirée d’Exodus, cette chanson au refrain presque enfantin (« don’t worry about a thing ») est devenue l’un des titres les plus universellement connus de tout le répertoire reggae, repris aussi bien dans les publicités que dans les berceuses. Son origine serait liée à trois oiseaux qui venaient régulièrement se poser près de la maison de Marley à Kingston pendant qu’il composait, anecdote probablement enjolivée avec le temps mais qui dit bien la légèreté assumée du morceau, contraste volontaire avec la gravité d’Exodus ou de War.

« Redemption Song » (1980)

Dernier titre de l’album Uprising, enregistré alors que Marley sait déjà qu’il est atteint d’un cancer, cette ballade acoustique rompt avec tout ce qu’il a produit jusque-là : pas de rythmique reggae, pas de groupe, seulement sa voix et sa guitare. Le texte s’inspire d’un discours de Marcus Garvey sur l’esclavage mental et appelle chacun à s’émanciper par lui-même. Testament artistique autant que politique, la chanson a franchi depuis la barre des 300 millions d’écoutes sur Spotify, chiffre qui dit peu de chose de sa portée réelle mais beaucoup de sa postérité.

« Could You Be Loved » (1980)

Premier single tiré d’Uprising, ce titre s’ouvre sur l’une des lignes de basse les plus imitées du répertoire de Marley, plus proche par moments du disco et du funk américains que du reggae roots de ses débuts. C’est aussi le morceau qui percera le plus largement le marché américain de son vivant, confirmant la capacité de Marley à faire évoluer son son sans jamais renier son propos. Il a depuis franchi le milliard d’écoutes sur Spotify, seul titre de son catalogue à avoir atteint ce seuil.

Bob Marley meurt le 11 mai 1981 à Miami, à 36 ans. Moins d’une décennie après ses débuts internationaux avec Catch a Fire, il avait déjà changé la manière dont le monde entier regardait la musique jamaïcaine, et transformé un genre régional en langage universel. Les dix titres réunis ici n’épuisent pas une discographie où chaque album mériterait sa propre chronique, mais ils tracent la ligne qui va de Trenchtown à l’Exode, de la révolte à l’apaisement, sans jamais perdre le fil d’une voix immédiatement reconnaissable.