Pochette officielle — Alabama Shakes / Island Records
Onze ans. Il aura fallu attendre onze ans pour qu’Alabama Shakes donne une suite a Sound and Color, ce disque de 2015 qui avait fait du groupe de Brittany Howard l’un des noms les plus respectes de la soul-rock americaine. I Must Be Dreaming, paru le 28 aout 2026 chez Island Records, n’est pas seulement un retour : c’est la preuve qu’un des plus grands orchestres de scene des annees 2010 avait encore quelque chose a dire.
Le retour d’un groupe qu’on croyait dissous
Entre-temps, on avait presque cesse d’y croire. Apres Sound and Color et une tournee triomphale, Alabama Shakes s’etait mis en pause. Brittany Howard avait mene une carriere solo remarquee, notamment avec Jaime en 2019, explorant une musique plus intime et plus libre. Le groupe, lui, semblait appartenir a une parenthese refermee. C’est donc une surprise que ce troisieme album, enregistre en trio : Brittany Howard au chant et a la guitare, Heath Fogg a la guitare et Zac Cockrell a la basse. Le noyau historique s’est resserre, et cette configuration plus ramassee s’entend dans une musique moins tendue, plus aeree que par le passe.
Produit par Shawn Everett, fidele collaborateur de la chanteuse, et par le groupe lui-meme, I Must Be Dreaming a ete enregistre a Nashville, entre le Sound Emporium et les studios Blackbird. On y retrouve la marque de fabrique de la maison : des prises qui laissent respirer les musiciens, une chaleur analogique, et surtout cette voix, celle de Brittany Howard, capable de passer du murmure au cri gospel en une mesure.
Pour bien mesurer ce retour, il faut se rappeler d’ou vient le groupe. Ne a Athens, petite ville de l’Alabama, Alabama Shakes avait explose en 2012 avec Boys and Girls et le tube Hold On, revelant la voix hors norme d’une chanteuse de vingt ans. Trois ans plus tard, Sound and Color confirmait tout : numero un aux Etats-Unis, plusieurs Grammy Awards, une reconnaissance critique unanime. Le groupe s’imposait comme l’un des rares a faire dialoguer le rock du Sud, la soul et le blues avec une modernite de production. C’est cet heritage lourd que le trio devait affronter en revenant.
Un disque psychedelique et politique
Le ton, lui, a change. La ou Sound and Color jouait la carte de la soul futuriste, ce nouvel album plonge dans un psychedelisme cotonneux, des grooves ralentis, des nappes reveuses. Le titre resume l’ambiguite du projet : I Must Be Dreaming, je dois rever. Brittany Howard a explique la double lecture de cette phrase, entre l’effroi devant un monde devenu fou et l’emerveillement devant sa beaute persistante. Plusieurs morceaux regardent en face le climat politique americain, avec un fil conducteur fait de malaise et de dissociation, sans jamais tomber dans le pamphlet.
C’est peut-etre la que se joue la force du disque : il transforme l’anxiete d’une epoque en musique caressante, presque apaisante. Un pari risque, que la critique a salue dans l’ensemble, tout en notant ici ou la un cote plus retenu, moins electrique que les premiers Alabama Shakes. On peut le voir comme une prudence ; on peut aussi y entendre la serenite d’un groupe qui n’a plus rien a prouver. La presse specialisee a d’ailleurs souligne cet equilibre : un disque qui donne enfin de l’espace a des musiciens hors pair, quitte a sacrifier un peu de la rage qui faisait bondir les premiers Shakes. Le grain reste, la tension a fondu.

Trois titres pour entrer dans l’album
Another Life a servi de premier signal, le premier morceau inedit du groupe depuis une decennie. Porte par la voix de Brittany Howard, il pose d’emblee le climat de l’album : une soul lente, hantee, qui prend son temps pour se deployer. C’est la porte d’entree ideale pour qui veut comprendre ou le groupe se situe aujourd’hui.
American Dream est le coeur politique du disque. Chanson-manifeste sortie au printemps 2026, elle egrene une liste de valeurs pendant qu’un choeur alterne entre le reve americain et le reve impossible. Le contraste entre la douceur de la melodie et l’amertume du propos fait tout le sel du morceau, l’un des plus marquants de l’album.
I Feel Hope Coming, enfin, apporte la lumiere. Brittany Howard a raconte s’etre inspiree des jeunes generations et de leur refus des divisions, faisant de l’espoir un choix plutot qu’une naivete. Sa performance vocale, qui passe de la fragilite a la catharsis, resume ce que le groupe sait faire de mieux : transformer une emotion simple en moment de grace.
Ce qu’on en retient
I Must Be Dreaming n’est peut-etre pas le disque le plus fougueux d’Alabama Shakes, mais c’est sans doute le plus habite. Onze titres, dont Tea Time, Garden, Waist Deep ou Tied To You, qui composent un ensemble cohérent, a ecouter d’une traite, de preference casque sur les oreilles. C’est un retour qui ne cherche pas a rejouer le passe : il prolonge une trajectoire, celle d’un groupe qui, de la soul brute de ses debuts au reve eveille d’aujourd’hui, n’a jamais cesse de chercher la lumiere dans le chaos.
Ceux qui aiment cette soul patrimoniale, exigeante et charnelle, retrouveront des sensations proches dans l’album posthume Timeless de Prince ou dans le projet commun d’Erykah Badu et The Alchemist. Autant de disques qui, comme celui-ci, rappellent que la soul reste une affaire d’ame avant d’etre une affaire de style.
