Osez Josephine (1991) - Barclay
Il aura fallu du temps à Alain Bashung (1947-2009) pour devenir Bashung. Des années de 45 tours passés inaperçus, de petits boulots et de doutes, avant qu’un tube inattendu ne le révèle à plus de trente ans. De ce démarrage tardif, il a fait une force : celle d’un artiste qui n’a jamais couru après la mode, préférant tordre la langue française et sculpter le son jusqu’à en faire une matière neuve. Orfèvre des mots, amoureux du rock et de l’expérimentation, il a laissé une œuvre exigeante devenue, disque après disque, un pan entier du patrimoine. Dix chansons pour retracer ce parcours de l’ombre à la consécration, dans l’esprit de nos autres portraits, comme celui de France Gall.
Gaby oh Gaby (1980)
Tout commence vraiment ici. Après une décennie de galère et de disques restés sans écho, Bashung explose avec ce rock’n’roll au refrain scandé et aux paroles énigmatiques écrites avec Boris Bergman. Le succès le prend presque à contre-pied : « Gaby » s’installe partout, se vend par millions et invente en une chanson un personnage — gouailleur, mystérieux, à la diction unique. L’histoire raconte que le morceau faillit passer à la trappe ; il deviendra l’un des plus grands tubes français du début des années 1980. Un hymne malgré lui, dont la formule « fais-moi un dessin » n’a jamais quitté la mémoire collective.
Vertige de l’amour (1981)
Sur l’album Pizza, le rock se fait plus fiévreux et l’écriture plus délirante. Les images déboulent en cascade, l’énergie tient de la new wave, et le fameux « j’ai touché le fond de la piscine » devient une réplique culte. Loin de confirmer un simple coup de chance, le morceau pose une signature durable : celle d’un rock français lettré et déglingé, où le non-sens dit parfois plus que le sens.
C’est comment qu’on freine (1982)
Rencontre au sommet : pour l’album Play blessures, Serge Gainsbourg signe l’intégralité des textes. Le résultat est abrasif, syncopé, volontairement inconfortable. « C’est comment qu’on freine » en résume l’esprit : dérapages, cut-up, noirceur cabossee. Boudé à sa sortie, incompris par un public venu chercher un autre « Gaby », le disque a coûté à Bashung une partie de son public d’alors, avant d’être réhabilité comme un jalon majeur de la modernité de la chanson française. C’est la preuve, dès 1982, qu’il préférera toujours le risque à la répétition.
Malédiction (1986)
Après des années difficiles, Passé le Rio Grande remet Bashung en lumière et lui vaut sa première Victoire de la musique du meilleur album rock. « Malédiction » avance sur un groove sombre et hanté, entre spleen et ironie. Le personnage gagne en profondeur : la voix se fait plus grave, le climat plus cinématographique, comme si la chanson préparait déjà les grands disques à venir.

Osez Joséphine (1991)
La renaissance. Enregistré en partie aux États-Unis avec le guitariste Marc Ribot, l’album éponyme impose un blues-rock hypnotique et minimal. Le riff d’« Osez Joséphine » est instantanément culte, et l’injonction sensuelle du titre devient une devise. C’est le disque qui refait de Bashung un artiste central, respecté des anciens comme des nouvelles générations, et le point de départ de la période la plus riche de sa carrière. Rarement une simple phrase, répétée comme un mantra, aura porté autant de désir et de défi.
Madame rêve (1991)
Sur le même album, voici la grande ballade sensuelle, écrite avec Jean Fauque, qui deviendra son parolier de prédilection. Montée lente, érotisme feutré, mots ciselés : « Madame rêve d’atomiseurs et de défroissés ». Le morceau s’installe durablement en radio sans rien perdre de son mystère, prouvant qu’une chanson grand public peut rester énigmatique de bout en bout.
Ma petite entreprise (1994)
Avec Chatterton, Bashung s’offre l’un des rares grands succès populaires de sa seconde carrière. Sur un riff entêtant, « Ma petite entreprise » déroule une ironie mordante sur le travail et l’individu sommé de se vendre — un propos étonnamment prémonitoire. Le refrain « ma petite entreprise connît pas la crise » passe aussitôt dans le langage courant, sans que la mécanique de la chanson n’y perde son mordant.
La Nuit je mens (1998)
Le sommet. Fantaisie militaire, consacré par la critique et le public et couronné aux Victoires de la musique, marque l’apogée du tandem Bashung-Fauque. « La Nuit je mens » déploie une écriture vertigineuse, entre confession et brouillage des pistes, portée par un souffle épique. Chaque vers semble ouvrir une porte dérobée ; on n’en a jamais tout à fait fait le tour, et c’est bien là sa force. Aujourd’hui encore, la chanson figure régulièrement en tête des classements des plus grands titres français, plaidée par des générations d’auteurs qui y voient un modèle d’écriture.
Résidents de la République (2008)
Avec Bleu pétrole, son ultime album studio, Bashung déjà malade livre un disque habité et lumineux. « Résidents de la République » avance en fanfare inquiète, satire douce-amère d’une France en trompe-l’œil. La voix, plus frêle, gagne en gravité ce qu’elle perd en puissance, et donne au morceau une intensité presque testamentaire.
Comme un Lego (2008)
Signée Gérard Manset, cette chanson prend des allures d’adieu : fragile, dépouillée, bouleversante. Quelques semaines après avoir raflé trois Victoires de la musique en mars 2009, dont celle d’artiste masculin, Alain Bashung s’éteint le 14 mars 2009, à soixante et un ans. « Comme un Lego » reste comme un dernier geste, celui d’un homme qui démonte pièce à pièce le décor pour ne garder que l’essentiel. L’onde de choc est immédiate : la chanson française perd l’un des rares artistes que toutes les générations, du rock à la variété, reconnaissaient comme un maître.
De « Gaby » à « Comme un Lego », Bashung n’a jamais cherché le tube facile : il a fait de la langue française un terrain d’aventure et du studio un laboratoire. Son influence essaime encore chez quantité d’artistes d’aujourd’hui, comme dans toute une lignée d’auteurs qui, de Véronique Sanson à la nouvelle scène, ont placé l’écriture au cœur de la chanson. Dix titres ne suffisent pas à en faire le tour ; ils suffisent à comprendre pourquoi on y revient sans cesse.
