Histoire de Melody Nelson (1971) — Philips/Mercury
Il n’existe pas vraiment d’équivalent à Serge Gainsbourg dans la chanson française. En trente ans de carrière, l’homme né Lucien Ginsburg en 1928 aura été tour à tour pianiste de bar, auteur pour les autres, provocateur assumé, pionnier du reggae francophone et figure tutélaire de toute une génération d’artistes électro. Dix chansons ne suffisent jamais à épuiser une œuvre pareille, mais elles suffisent à en tracer le relief : la mélancolie des débuts, le scandale érigé en méthode de travail, et cette capacité, presque unique dans la chanson française, à changer de genre musical tous les cinq ans sans jamais perdre sa voix ni son public.
Les débuts : du music-hall à la provocation (1958-1968)
Le Poinçonneur des Lilas (1958)
Premier album, premier échec commercial, et pourtant l’un des titres fondateurs de toute son œuvre. Gainsbourg y raconte la journée d’un poinçonneur du métro parisien, condamné à percer des trous dans des tickets jusqu’à l’absurde, jusqu’à ce que le geste devienne une métaphore de l’aliénation au travail. La chanson installe d’emblée ce qui fera sa marque : un sens de l’image concrète, une économie de mots et un regard social sans misérabilisme ni grandiloquence. Du chant à la une ! ne se vend pas, mais le morceau, lui, ne quittera plus jamais le répertoire des chanteurs français.
La Javanaise (1963)
Écrite à l’origine pour Juliette Gréco, « La Javanaise » est sans doute la chanson la plus pure de Gainsbourg auteur-compositeur, avant le personnage sulfureux. Le titre joue sur l’argot javanais, cette manière de glisser des syllabes au milieu des mots, et sur la valse-musette qu’il détourne en mélodie sophistiquée, presque savante dans ses harmonies. Reprise depuis par des dizaines d’interprètes, de Juliette Gréco elle-même à des artistes contemporains, le morceau reste la démonstration la plus nette de son savoir-faire d’artisan, bien avant les provocations à venir.
Comic Strip (1967)
Avec Brigitte Bardot, dont il devient l’amant la même année, Gainsbourg invente un genre à lui seul : la chanson à onomatopées, criée plus que chantée, qui mime une bagarre de bande dessinée façon pop art, avec ses « Shebam ! Pow ! Blop ! Wizz ! » scandés comme des cases de comics. « Comic Strip » scandalise une partie du public par son énergie quasi burlesque, mais ouvre la voie à une décennie entière de duos avec Bardot, dont il tirera certaines de ses pages les plus culottées, dont « Bonnie and Clyde » la même année.
Requiem pour un con (1968)
Composé pour la bande originale du film Le Pacha de Georges Lautner, ce titre quasi instrumental, porté par un break de batterie devenu culte auprès des diggers, illustre un autre pan de son travail : celui de compositeur pour le cinéma, qu’il pratiquera toute sa carrière en parallèle de la chanson. Son groove minimal sera samplé des décennies plus tard par toute une scène hip-hop et électronique, preuve que Gainsbourg composait déjà, sans le savoir, pour des oreilles qui n’existaient pas encore en 1968.

Birkin, le scandale mondial et le chef-d’œuvre absolu (1969-1971)
Je t’aime… moi non plus (1969)
Écrite à l’origine pour Brigitte Bardot, qui refuse qu’elle sorte de son vivant conjugal, la chanson renaît deux ans plus tard avec Jane Birkin, devenue sa nouvelle compagne entre-temps. Le résultat devient le premier single en langue étrangère à atteindre la première place des classements britanniques, interdit d’antenne dans plusieurs pays et même condamné publiquement par le Vatican. Le souffle, les soupirs, la mélodie d’orgue en apesanteur : tout, dans ce titre, est pensé pour choquer une époque qui ne demandait, au fond, qu’à l’être.
Melody (1971)
Avec Histoire de Melody Nelson, concept-album construit autour d’une idylle imaginaire avec une jeune Anglaise rousse percutée en voiture, Gainsbourg et son arrangeur Jean-Claude Vannier livrent ce que la critique considère aujourd’hui comme son sommet absolu, tant sur le plan musical que narratif. « Melody », morceau d’ouverture, pose l’ambiance en quelques mesures de basse funk et de cordes psychédéliques, avant que la voix off ne commence à raconter l’histoire. L’album, à peine remarqué à sa sortie en 1971, influencera deux générations plus tard aussi bien le trip-hop anglais que le rap américain, qui viendra y puiser ses samples les plus reconnaissables.
La provocation politique : le reggae contre l’ordre établi (1979)
Aux armes et cætera (1979)
Enregistrée en Jamaïque avec Sly Dunbar et Robbie Shakespeare, ainsi qu’avec les choristes habituelles de Bob Marley, cette relecture reggae de La Marseillaise déclenche l’un des plus grands scandales de toute sa carrière. Radios et télévisions refusent longtemps de la diffuser, d’anciens parachutistes perturbent certains de ses concerts ; Gainsbourg réplique en engageant d’authentiques parachutistes comme choristes sur scène, désamorçant la polémique par l’absurde. Le disque se vend pourtant par centaines de milliers d’exemplaires : la provocation, chez lui, n’a jamais nui durablement aux chiffres de vente.

La dernière décennie : électro, scandale familial et mélancolie (1984-1988)
Love on the Beat (1984)
Virage total : guitares saturées, boîtes à rythmes et vocoder remplacent les orchestrations léchées des années 1970. Gainsbourg, la cinquantaine passée, s’approprie sans complexe les outils de la pop électronique naissante et impose définitivement le personnage de Gainsbarre, double alcoolisé et provocateur qui occupera désormais ses apparitions publiques. Le titre reste l’un des plus efficaces de cette période électro, construit sur un riff de guitare quasi industriel, très en avance sur son époque pour un artiste déjà installé depuis vingt-cinq ans.
Lemon Incest (1984)
Duo avec sa fille Charlotte, alors âgée de treize ans, construit sur une mélodie empruntée à Chopin, le titre provoque une indignation immédiate à sa sortie, amplifiée par un clip où père et fille posent allongés sur un lit, à moitié vêtus. Gainsbourg s’en défendra toujours comme d’un jeu sur les mots, entre « lemon » et l’inceste évoqué dans le texte, pensé comme une provocation littéraire plus que littérale ou autobiographique. Charlotte Gainsbourg, devenue actrice et chanteuse reconnue internationalement, a depuis assumé publiquement ce duo comme une part entière, et pleinement consciente, de son histoire familiale et artistique.
Sorry Angel (1984)
Beaucoup plus pudique que ses voisins de disque, ce titre quasi parlé, écrit après sa rupture définitive avec Jane Birkin, montre un Gainsbourg à nu, loin du personnage public et provocateur qu’il cultive par ailleurs à la même période. Repris en 2006 par le groupe écossais Franz Ferdinand avec Birkin elle-même au chant, sur l’album hommage Monsieur Gainsbourg Revisited, le morceau rappelle que derrière les scandales soigneusement orchestrés se cachait un auteur capable d’une sincérité presque embarrassante quand il parlait de lui-même.
Mort en 1991, Gainsbourg reste aujourd’hui l’un des artistes français les plus samplés et les plus cités à l’étranger, de Beck à Jarvis Cocker en passant par une bonne partie de la scène trip-hop anglaise. Whatlisten a déjà consacré des portraits similaires à d’autres figures de la chanson française, comme France Gall ou Alain Bashung, deux artistes avec lesquels son parcours n’a cessé de se croiser.
