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Aladdin Sane (1973) et son éclair : l'une des images les plus célèbres de David Bowie. Pochette officielle.

Comment résumer David Bowie en dix chansons ? La question tient de la gageure. En un demi-siècle de carrière, l’homme aux mille visages a changé de peau à chaque disque, inventant des personnages, épousant des genres pour mieux les abandonner, toujours un temps d’avance sur son époque. Du folk spatial à la soul plastique, du glam flamboyant à l’électronique berlinoise, aucune case ne lui a jamais résisté bien longtemps.

Impossible, donc, d’être exhaustif : il faudrait vingt titres, ou cent. Voici plutôt dix portes d’entrée, dix jalons qui racontent, mieux qu’un long discours, pourquoi Bowie reste l’une des figures les plus influentes de l’histoire du rock — au même titre que les autres géants britanniques qui ont façonné la légende.

« Space Oddity » (1969)

Tout commence par un décollage. Sortie quelques jours avant que Apollo 11 ne se pose sur la Lune, la ballade spatiale de Space Oddity offre à Bowie son premier succès et, surtout, son premier personnage : le major Tom, astronaute perdu dans le vide. Tony Visconti, jugeant le morceau opportuniste, laisse la production à Gus Dudgeon ; on y entend un Stylophone offert par son ami Marc Bolan. La BBC l’utilisera dans sa couverture de l’alunissage, scellant d’emblée le génie de Bowie pour coller à l’air du temps.

« Life on Mars? » (1971)

Derrière ses images surréalistes se cache une vengeance. Bowie avait écrit des paroles anglaises sur la mélodie française « Comme d’habitude » ; le projet capote et c’est Paul Anka qui en tire « My Way ». « Life on Mars? » est sa réponse, construite sur une progression d’accords cousine, sublimée par le piano de Rick Wakeman. Le résultat est une fresque cinématographique, mélodrame pop d’une ampleur inouïe, que le clip de Mick Rock — costume turquoise sur fond blanc — a gravé dans la mémoire collective.

« Starman » (1972)

Un seul passage télé a suffi. Ajouté tardivement à l’album « Ziggy Stardust » à la demande de la maison de disques, « Starman » et son refrain qui bondit d’une octave (clin d’œil assumé à « Over the Rainbow ») explosent le 6 juillet 1972 sur le plateau de Top of the Pops. Bowie, cheveux carotte et bras passé autour de Mick Ronson, pointe l’objectif du doigt : toute une génération de futurs musiciens jure avoir basculé ce soir-là. Rarement trois minutes de télévision auront autant changé la pop britannique.

« Ziggy Stardust » (1972)

Voici la chanson-miroir du personnage qui a tout emporté. Portée par un riff immortel de Mick Ronson, elle raconte la montée et la chute d’une rock star extraterrestre, prophète autodestructeur d’un futur en ruine. Bowie y invente la méta-pop : une chanson sur une idole que lui-même finira par tuer sur scène, à l’Odéon de Hammersmith en juillet 1973, en annonçant que ce serait « le dernier concert que nous donnerons jamais ». Ziggy est mort ; la légende, elle, ne faisait que commencer.

The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars (1972). Pochette officielle.

« Rebel Rebel » (1974)

C’est l’adieu au glam et l’un des riffs les plus reconnaissables du rock. Fait notable : cette fois, ce n’est pas Ronson mais Bowie lui-même qui joue cette guitare rêche et hypnotique. Hymne à l’androgynie (« You’ve got your mother in a whirl »), « Rebel Rebel » referme en beauté la période des paillettes avant le grand virage soul puis berlinois. Un dernier coup d’éclat glam, cranté, insolent, que reprendront des générations de groupes en quête du même frisson.

« Heroes » (1977)

Enregistré à Berlin avec Brian Eno et Tony Visconti, « Heroes » est un cri de résistance sous les fenêtres de la ville divisée. La guitare planante de Robert Fripp et la fameuse technique des trois micros — qui ne s’ouvrent que lorsque Bowie pousse la voix — construisent une montée en tension bouleversante. Les guillemets du titre disent l’ironie : ces héros ne le sont que « le temps d’un jour », inspirés, dit la légende, par un couple s’embrassant près du Mur. Un sommet absolu.

« Ashes to Ashes » (1980)

Dix ans après « Space Oddity », Bowie retrouve le major Tom pour lui régler son compte : « We know Major Tom’s a junkie ». La boucle se referme dans un funk anguleux et spectral. Le clip, réalisé par David Mallet — Bowie en Pierrot lunaire sur une plage solarisée, un bulldozer à ses trousses — fut l’un des plus chers de son temps et posa les bases de l’esthétique des Nouveaux Romantiques. Numéro un au Royaume-Uni, c’est une chanson-somme, à la fois bilan et fuite en avant.

« Under Pressure » (1981)

Une rencontre au sommet, née presque par accident. Réunis aux studios de Montreux, Bowie et Queen improvisent lors d’un jam ce qui deviendra l’un des plus grands duos de l’histoire du rock, articulé autour d’une ligne de basse devenue mythique. Bowie et Freddie Mercury s’y répondent, se défient, montent ensemble vers un final déchirant. Faute de temps — les deux camps étaient en tournée — le clip se contenta d’images d’archives. Le morceau, lui, reste indépassable.

« Let’s Dance » (1983)

Le tournant grand public. Confiée à la production de Nile Rodgers (Chic), « Let’s Dance » propulse Bowie au sommet des charts des deux côtés de l’Atlantique et fait de lui une star planétaire de l’ère MTV. On y découvre, au solo, un jeune guitariste texan inconnu du grand public : Stevie Ray Vaughan. Tourné en Australie, le clip dénonce le racisme envers les Aborigènes. Efficacité imparable, groove immédiat : Bowie prouvait qu’il pouvait aussi conquérir le monde en dansant.

Let’s Dance (1983), le tournant grand public de David Bowie. Pochette officielle.

« Lazarus » (2016)

Le testament. Publié quelques semaines avant sa mort, « Lazarus » s’ouvre sur ces mots glaçants : « Look up here, I’m in heaven ». Bowie, qui se savait condamné par un cancer, transforme sa disparition en ultime œuvre d’art. Le clip de Johan Renck le montre aveuglé, se débattant dans un lit d’hôpital avant de reculer dans une armoire. Sorti trois jours avant son décès, le morceau referme l’album « Blackstar », paru le jour de ses 69 ans. Un adieu maîtrisé jusqu’au dernier souffle, à l’image de d’autres géants partis trop tôt.

Dix chansons, dix vies. On aurait pu leur préférer « Changes », « Sound and Vision », « Modern Love » ou « Where Are We Now? » : c’est tout le vertige d’une discographie où chaque album ouvre un monde. Reste une certitude : en refusant obstinément de se répéter, David Bowie a laissé à la pop une leçon qui n’a pas pris une ride — celle de la liberté.